Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une affectation de dédain, s'inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère. Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie note blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur; Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse, pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une seule qualité originale! Et ça aurait du succès, les bourgeois aimaient trop qu'on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle place à prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit par dire en hésitant:
«Si tu voulais, nous rentrerions à Paris.
—Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu cherches midi à quatorze heures.»
...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit jours: son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan, la fille du propriétaire de la Richaudière; et c'était une histoire compliquée, dont les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. D'abord, cet animal de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de pavillon au milieu d'un parc, qu'il avait exposé; ce qui était déjà très amusant, car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant, les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de trouver un gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des diplômes authentiques et d'élégantes redingotes; et, depuis quelque temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si recommandé par ses maîtres. La médaille l'enthousiasma, du coup il donna sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse, puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir. D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une santé chancelante, aurait là un mari bien-portant.
«Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour épouser ce malheureux petit chat écorché!» Et, comme Christine, apitoyée, la défendait:
«Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas! Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu l'ambition stupide, d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations d'ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos fœtus dans de l'esprit-de-vin!» Il tournait à la férocité, sa femme devait l'étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il redevînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons. C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la vie était drôle! Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être plus heureux, l'existence leur était douce et à bon compte, au fond de ce village. Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs besoins; même ils faisaient des économies, ils avaient acheté dû linge.
De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d'une belle santé rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre, pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour, la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins à une tristesse, à un malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. Et c'en était fait, des joies premières de la campagne.
Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du reste, ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une paresse leur était venue de ramer, ils répétaient, sur certains coins délicieux des îles, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans jamais être tentés d'y retourner voir. Même les promenades le long des berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s'y enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays lointain, quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malchance, la récolte des abricots avait manqué, cette année-là, et les plus beaux des rosiers géants, très vieux, envahis d'une lèpre, étaient morts. Ah quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l'éternelle nature avait l'air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons! Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne trouvant plus un seul motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie, sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré, d'un coup de lumière imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de bon, dans ce pays de chien!—Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau. Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dîner n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla Jacques, qui se roulait dans ses jambes.
Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:
«Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!» Il se dégagea, il cria d'une voix de colère: