Les deux pauvres garçons se mirent à rire. Cette invitation leur fit oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de retour, attablés dans cette petite maison hospitalière, buvant aux dangers passés. Ils s'engagèrent formellement à revenir boire la bouteille.
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Que j'ai suivi de régiments à cette époque, et que de soldats blêmes sont venus frapper à notre porte! Toujours je me rappellerai la procession interminable de ces hommes qui marchaient à la mort. Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle certaines figures, et je me demande: «Dans quel fossé perdu est-il couché celui-là?»
Puis, les régiments devinrent plus rares, et un jour on les vit repasser en sens inverse, écloppés, saignants, se traînant sur les routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'étaient plus nos beaux soldats. Ils ne valaient pas le moindre pensum.
Le triste défilé dura longtemps. L'armée semait des agonisants en chemin. Parfois, ma grand'mère disait:
—Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier?
Mais un soir, au crépuscule, un soldat vint frapper à la porte. Il était seul. C'était le petit.
—Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mère apporta la bouteille.
—Oui, dit-il, je boirai tout seul.
Et quand il se vit là, attablé, levant son verre, et qu'il chercha le verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en murmurant: