—C'est moi qu'il a chargé d'aller consoler sa vieille; j'aimerais mieux être resté là-bas à sa place.
Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration. Nous étions petits employés tous deux, et nos bureaux se touchaient au fond d'une pièce noire, trou excellent pour ne rien faire, en attendant l'heure de la sortie.
Chauvin avait été sergent, et il revenait de Solférino, avec des fièvres qu'il avait prises dans les rizières du Piémont. Il sacrait contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte des Autrichiens. C'était ces gueux-là qui l'avaient arrangé de la sorte.
Que d'heures passées à commérer! Je tenais mon ancien soldat, et j'étais bien décidé à ne pas le lâcher avant de lui avoir arraché certaines vérités. Je ne me payais point des grands mots: gloire, victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je l'attaquais par les petits détails. Je consentais à écouter le même récit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutât, Chauvin finit par me faire de belles confidences.
Au fond, il était d'une naïveté d'enfant. Il ne se vantait pas pour lui-même; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade militaire, c'était un «blagueur» inconscient, un brave garçon dont les casernes avaient fait une insupportable ganache.
Il avait des récits, des mots tout prêts, on sentait cela. Les phrases faites à l'avance ornaient ses anecdotes de «troupiers invincibles» et de «braves officiers sauvés dans le carnage par l'héroïsme de leurs soldats.» Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complété mon instruction.
Grâce à lui, grâce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir, sans songer à mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont les historiens nous racontent les épisodes héroïques, mais celle qui sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille soûle.
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Je questionnais Chauvin.
—Et les soldats, ils allaient gaiement au feu?