—Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux ombrageux. Il avaient peur; à deux reprises ils prirent la fuite. Mais on les ramena, et une batterie en tua la moitié. Il fallait alors les voir, couverts de sang, aveuglés, se jetant comme des loups sur les Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils voulaient mourir.
—C'est un apprentissage à faire, disais-je pour le pousser.
—Oh! oui, un rude, j'en réponds. Voyez-vous, les plus crânes ont des sueurs froides. Il faut être gris pour bien se battre. Alors on ne voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux.
Et il se laissait aller à ses souvenirs.
—Un jour, on nous avait placés à cent mètres d'un village occupé par les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voilà que ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre régiment une fusillade de tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles, nous baissions la tête. J'en ai vu qui se jetaient à plat ventre. C'était honteux. On nous a laissés là pendant un quart d'heure. Et il y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi.
Puis il reprenait:
—Non, vous n'avez point la moindre idée de cela. Les livres arrangent la chose… Tenez, le soir de Solférino, nous ne savions seulement pas si nous étions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'étions pas à la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprît de plus belle. Ce jour-là, nous aurions été vaincus, car nous n'avions plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est signée. Alors tout le régiment se mit à faire des cabrioles. Ce fut une joie bête. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des rondes, comme des petites filles… Je ne mens pas, allez. J'y étais. Nous étions bien contents.
Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire à un si grand amour de la paix dans l'armée française. Il était d'une simplesse adorable. Je le menais parfois très-loin. Je lui demandais:
—Et vous, n'aviez-vous jamais peur?
—Oh! moi, répondait-il en riant modestement, j'étais comme les autres… Je ne savais pas… Est-ce que vous croyez qu'on sait si l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voilà la vérité… Une fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en réfléchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque chose de pire.