—Je vais à Montmartre, m'accompagnez-vous un bout de chemin?

Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajouté qu'il passerait par le Musée du Louvre, où il voulait prendre son frère Antoine. Sous le clair après-midi, les salles du Musée de peinture, presque vides, avaient un calme tiède et noble, lorsqu'on y arrivait du fracas et de la bousculade des rues. Il n'y avait guère là que les copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les pas errants de quelques étrangers. Et ils trouvèrent Antoine au bout de la salle des Primitifs, très absorbé, dessinant une académie d'après Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dévotion. Ce qui le passionnait, chez ces Primitifs, ce n'était pas le mysticisme, l'envolement d'idéal, que la mode veut y voir; c'était au contraire, et très justement, une sincérité de réalistes ingénus, leur respect et leur modestie devant la nature, la loyauté minutieuse qu'ils mettaient à la traduire le plus fidèlement possible. Pendant des journées d'acharné travail, il venait là les copier, les étudier, pour apprendre d'eux la sévérité, la probité du dessin, tout le haut caractère qu'ils doivent à leur candeur d'honnêtes artistes.

Pierre fut frappé de la pure flamme que cette séance de bon travail avait mise dans les pâles yeux bleus d'Antoine. Cette face de colosse blond, noyée habituellement de douceur et de rêve, en était comme échauffée, enfiévrée; et le grand front, en forme de tour, qu'il devait à son père, prenait son entière expression de citadelle, armée pour la conquête de la vérité et de la beauté. A dix-huit ans, son histoire était toute là: un dégoût, en troisième, des études classiques; une passion du dessin, qui avait décidé son père à lui laisser quitter le lycée, où il ne faisait rien de bon; puis, des journées passées à se chercher, à dégager en lui l'originalité profonde, dont l'impérieuse conscience venait de parler si haut. Il avait essayé de la gravure sur cuivre, de l'eau-forte. Mais il en était bien vite venu à la gravure sur bois, et il s'y était fixé, malgré le discrédit où elle tombait, avilie par les procédés industriels. N'était-ce pas tout un art à restaurer, à élargir? Lui, rêvait de graver sur bois ses propres dessins, d'être le cerveau qui enfantait et la main qui exécutait, de façon à obtenir des effets nouveaux, d'une grande intensité de vision et d'accent. Pour obéir à son père, qui exigeait de ses fils un métier, il gagnait son pain comme tous les graveurs, en exécutant des bois pour des publications illustrées. Mais, à côté de ces travaux courants, il avait déjà fait quelques planches d'une extraordinaire sensation de puissance et de vie, des réalités copiées, des scènes de l'existence quotidienne, mais accentuées, élargies par le trait essentiel, avec une maîtrise vraiment stupéfiante chez un si jeune garçon.

—Est-ce que tu veux graver ça? lui demanda François, pendant qu'il remettait la copie du Mantegna dans son carton.

—Oh! non, ce n'est là qu'un bain d'innocence, une bonne leçon pour apprendre à être modeste et sincère... La vie est trop différente aujourd'hui.

Et, dans la rue, comme Pierre s'oubliait avec les deux jeunes gens, jusqu'à les accompagner à Montmartre, pris pour eux d'une sympathie grandissante, Antoine, qui marchait près de lui, s'abandonna, parla de son rêve d'art, gagné sans doute lui aussi par des affinités secrètes de tendresse et de dévouement.

—La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l'on peut dire que, sans elle, il n'y a pas d'évocation complète. Pourtant, c'est singulier, elle ne m'est pas indispensable. Il me semble que je puis, avec le noir et le blanc, recréer la vie aussi intense, aussi définitive; et je m'imagine même que je le ferai d'une façon plus sévère, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la caresse trompeuse des tons... Mais quelle tâche! Voyez ce grand Paris que nous traversons. Je voudrais en fixer l'heure actuelle en quelques scènes, en quelques types, qui puissent rester comme d'immortels témoignages. Et cela, très exactement, très naïvement, car l'accent d'éternité n'est que dans la simple candeur de l'artiste, très humble et très croyant devant la nature toujours belle. J'ai déjà quelques figures, je vous les montrerai... Ah! si j'osais attaquer le bois directement avec le burin, sans me refroidir à le dessiner d'abord! Je n'indique d'ailleurs au crayon que l'ébauche, le burin peut ensuite avoir des trouvailles, des énergies et des finesses inattendues. Et c'est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu'un, à ce point que, seul, je puis exécuter mes bois, dont les dessins gravés par un autre seraient sans vie... La vie, elle naît aussi bien des doigts que du cerveau, lorsqu'on est un créateur d'êtres.

Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer à Neuilly, Antoine, enfiévré de passion, lui demanda s'il connaissait le sculpteur Jahan, qui avait là-haut des travaux, pour le Sacré-Cœur. Et, sur une réponse négative:

—Montez donc un instant, c'est un garçon de grand avenir. Vous verrez la maquette d'un ange qu'on lui a refusée.

François, lui aussi, se mit à faire l'éloge de cet ange, ce qui décida le prêtre. En haut, parmi les baraquements, que la construction de la basilique nécessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitré dans un hangar, assez vaste pour y exécuter l'ange colossal qui lui était commandé. Les trois visiteurs le trouvèrent, vêtu d'une blouse, surveillant le travail de deux praticiens, en train de dégrossir le bloc de pierre, d'où l'ange allait naître. C'était un fort garçon de trente-six ans, très brun et barbu, ayant une grande bouche de santé et de beaux yeux brillants. Il était né à Paris, il avait passé par l'Ecole, mais avec une fougue de tempérament, qui lui attirait de continuels ennuis.