—Ah! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l'archevêché n'a pas voulu... Tenez, le voilà!
La figure, haute d'un mètre, et dont l'argile séchait déjà, avait un envolement superbe, ses deux grandes ailes déployées, enflées d'un désir éperdu d'infini. Le corps, nu, drapé à peine, était d'un éphèbe, mince et robuste, à la tête noyée d'allégresse, comme emporté dans le ravissement du plein ciel.
—Ils l'ont trouvé trop humain, mon ange. Et, ma foi! ils avaient raison... Un ange, c'est tout ce qu'il y a de plus difficile à concevoir. On hésite même sur le sexe, est-ce garçon ou fille? Puis, quand la foi manque, on est bien forcé de prendre le premier modèle venu et de le copier, en l'abîmant... Moi, en faisant celui-ci, je tâchais de m'imaginer un bel enfant, à qui des ailes pousseraient, et que l'ivresse du vol emporterait dans la joie du soleil... Ça les a bousculés, ils ont voulu quelque chose de plus religieux, et alors j'ai fait cette saleté-là. Il faut bien vivre.
De la main, il avait désigné l'autre maquette, celle dont les praticiens commençaient l'exécution, un ange correct aux ailes d'oie symétriques, avec le corps ni fille ni garçon, la tête poncive, exprimant l'extase niaise que la tradition impose.
—Que voulez-vous? reprit-il, tout cet art religieux est tombé à la banalité la plus écœurante. On ne croit plus, on bâtit des églises comme des casernes, on les décore de bons Dieux et de bonnes Vierges à faire pleurer. C'est que le génie n'est que la floraison du sol social, le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son époque... Ainsi moi, je suis petit-fils d'un paysan beauceron, j'ai grandi chez mon père, venu à Paris pour s'établir marbrier, en haut de la rue de la Roquette. J'ai commencé par être ouvrier, toute mon enfance s'est passée parmi le peuple, sur le pavé des rues, sans que jamais l'idée me vienne de mettre les pieds dans une église... Alors, quoi? que va devenir l'art dans un temps qui ne croit plus à Dieu ni même à la beauté? Il faut bien aller à la foi nouvelle, et c'est la foi à la vie, au travail, à la fécondité, à tout ce qui besogne et enfante...
Il s'interrompit brusquement, pour s'écrier:
—Dites donc, ma figure de la Fécondité, j'y ai travaillé de nouveau, j'en suis assez content... Venez donc voir ça.
Et il voulut absolument les mener à son atelier personnel, qu'il avait près de là, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait par la rue du Calvaire, cette rue qui n'est qu'un escalier interminable, d'une raideur d'échelle. La porte s'ouvrait sur un des petits paliers, et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pièce, largement éclairée par un vitrage, encombrée de maquettes, de plâtres, d'ébauches, de figures, tout un débordement solide et puissant. Debout sur une selle, la figure en train, la Fécondité était enveloppée de linges humides. Quand il l'eut débarrassée, elle apparut avec ses fortes hanches, son ventre d'où devait naître un monde nouveau, sa gorge d'épouse et de mère gonflée du lait nourrisseur et rédempteur.
—Hein? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de celle-là sera un gaillard moins efflanqué que les pâles esthètes d'aujourd'hui, et qui n'aura pas peur à son tour de faire des enfants!
Mais, pendant qu'Antoine et François admiraient, Pierre était surtout intéressé par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de l'atelier, et qui venait de se rasseoir, d'un air de lassitude, devant une petite table, où elle lisait un livre. C'était Lise, la sœur de Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans à peine, et elle vivait là, avec son grand frère, depuis la mort de leurs parents. Fluette, d'une santé débile, elle avait le plus doux des visages, encadré de cheveux cendrés délicieux, d'une légèreté de fine poussière d'or pâli. Presque infirme, les jambes prises, elle marchait difficilement; et l'intelligence, chez elle, semblait aussi en retard, restée simple, d'une grande naïveté enfantine. Son frère en avait eu d'abord une tristesse profonde. Puis, il s'était habitué à son innocence, à sa langueur. Très occupé, toujours frémissant, débordant de projets nouveaux, il la négligeait forcément, la laissait vivre autour de lui, à sa guise, ainsi qu'une gamine restée en bas âge, familière et caressante.