Pierre avait remarqué de quel élan fraternel Lise avait accueilli Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu'il eut félicité Jahan de sa Fécondité, venir s'asseoir près de la jeune fille, pour s'occuper d'elle, la questionner, voir le livre qu'elle lisait. Depuis six mois, le plus pur, le plus tendre des liens s'était noué entre eux. Lui, du jardin de la maison de son père, là-haut, place du Tertre, l'apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier où elle passait son existence de fille innocente. Et il s'était d'abord intéressé à elle, en la voyant toujours seule, presque abandonnée; puis, la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il avait conçu passionnément le dessein de l'éveiller à l'intelligence, à la vie, en l'aimant, en étant l'esprit, le cœur qui fécondent. Alors, ce que son frère n'avait pu être pour elle, il le fut, dans le besoin de plante frêle où elle était de soins délicats, de soleil et d'amour. Déjà il avait réussi à lui apprendre à lire, besogne qui avait rebuté toutes les institutrices. Elle l'écoutait, le comprenait. Ses beaux yeux clairs, dans son visage irrégulier, s'animaient peu à peu d'une flamme heureuse. C'était le miracle de l'amour, la création de la femme, au souffle de l'amant jeune, donnant son être. Sans doute, elle restait bien chancelante, d'une si pauvre santé, qu'on tremblait toujours de la voir s'en aller en un léger soupir; et elle ne marchait certes pas encore, les jambes trop faibles. Mais elle n'était tout de même plus la petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.

Jahan, qui était dans l'émerveillement du miracle commencé, s'approcha des jeunes gens.

—Hein? votre élève vous fait honneur. Vous savez qu'elle lit très couramment, et elle comprend très bien les beaux livres que vous lui apportez... N'est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la lecture?

Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire d'infinie reconnaissance.

—Oh! tout ce qu'il voudra bien m'apprendre, je le saurai, je le ferai.

Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin, François s'arrêta devant une maquette qui s'était fendue, en séchant.

—Un projet avorté, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charité, une commande pour une Œuvre. Et j'ai eu beau chercher, ce que j'ai trouvé était si banal, que j'ai laissé s'abîmer la terre... Pourtant, je vais voir, il faut que je tâche de reprendre ça.

Dehors, Pierre eut l'idée de remonter jusqu'à la basilique du Sacré-Cœur, avec l'espoir d'y rencontrer l'abbé Rose. Alors, lui et les deux frères firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvèrent dans les pentes, dans les étages de la rue Chappe, qu'ils gravirent. Et, comme ils arrivaient en haut, devant l'église, dressant sa forêt d'échafaudages sous le ciel clair, ils rencontrèrent Thomas, qui revenait de l'usine par la rue Lamarck, où il était allé donner un ordre à un fondeur.

—Ah! je suis content, s'écria-t-il dans une expansion qui le faisait rayonner, lui si discret, si muet d'habitude. Je crois que je vais trouver, pour notre petit moteur... Dites au père que ça va bien et qu'il guérisse vite!

D'un mouvement brusque, d'un même élan, à ce cri de Thomas, ses deux frères, François et Antoine, s'étaient serrés contre lui, étroitement. Et ils étaient là tous les trois, réunis en un groupe vaillant, n'ayant plus qu'un cœur, qui battait d'une seule joie, à l'idée que le père serait réjoui, qu'une bonne nouvelle, envoyée par eux, allait aider à le remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui commençait à les aimer, les jugeant à leur haut prix, fut émerveillé de ces trois colosses si tendres, d'une ressemblance si frappante, tout d'un coup rapprochés, unis de la sorte en une phalange héroïque, dès que s'embrasait leur amour filial.