—Dites-lui, n'est-ce pas? que nous l'attendons, et qu'au premier signe, nous serions près de lui.
Tous trois serrèrent vigoureusement la main du prêtre. Et, comme celui-ci les regardait s'éloigner, dans la direction de la petite maison dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue Saint-Eleuthère, il crut distinguer une fine silhouette, un visage blanc égayé de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumière diffuse était si dorée, à cette heure du soir, que la vision s'y noyait et parut s'y perdre, dans une gloire. Et, les yeux éblouis, il tourna la tête, il ne vit plus, à l'autre bord du ciel, que la masse du Sacré-Cœur, crayeuse, écrasante, ainsi regardée de près, bouchant ce coin de l'horizon, de son énormité toute neuve.
Pierre était resté debout, immobile à la même place, agité des sentiments, des réflexions les plus contraires, dans un tel trouble, qu'il lui était impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il s'était tourné vers la ville. Paris immense se déroulait à ses pieds, un Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée de printemps précoce. La mer sans fin des toitures se découpait avec une netteté singulière, qui aurait permis de compter les cheminées, les petits traits noirs des fenêtres, par millions. Dans l'air calme, les monuments semblaient des navires à l'ancre, une escadre arrêtée en sa marche, dont la haute mâture luisait à l'adieu du soleil. Et jamais Pierre encore n'avait mieux distingué les grandes divisions de cet océan humain: la ville du travail manuel, là-bas, à l'est et au nord, avec le ronflement et les fumées des usines; la ville de l'étude, de l'intellectuel labeur, si calme, d'une si large sérénité, au sud, de l'autre côté du fleuve; tandis que la passion du négoce était partout, montant des quartiers du centre, où se ruait la bousculade des foules, parmi le continuel fracas des roues; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la possession du pouvoir et de la richesse, déroulait à l'ouest son entassement de palais, dans l'incendie peu à peu sanglant de l'astre à son coucher.
Et Pierre, alors, du fond de sa négation, du néant où il était tombé par la perte de sa foi, sentit passer la délicieuse fraîcheur, la venue, confuse encore, d'une foi nouvelle. Il n'aurait pu en formuler même l'espoir. Mais, déjà, parmi les rudes ouvriers de l'usine, le travail manuel lui était apparu nécessaire et rédempteur, malgré la misère, l'abominable injustice où il aboutissait. Et voilà que la jeunesse intellectuelle dont il avait désespéré, cette génération de demain qu'il croyait gâtée, retournée à l'erreur, à la pourriture ancienne, venait de se révéler à lui, pleine de viriles promesses, résolue à continuer l'œuvre des aînés, en conquérant par l'unique science toute vérité et toute justice.
V
Il y avait un grand mois déjà que Guillaume s'était réfugié chez son frère, dans la petite maison de Neuilly. Presque guéri de sa blessure au poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin. Mais, malgré l'impatience où il était de retourner à Montmartre, pour y retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux l'inquiétaient chaque matin, lui faisaient différer son retour. C'était toujours la même situation, s'éternisant: Salvat maintenant soupçonné, aperçu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours sous le coup d'une arrestation imminente. Et qu'adviendrait-il, parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites?
Pendant huit jours, la presse ne s'était occupée que du poinçon trouvé sous le porche de l'hôtel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient visité l'usine Grandidier, questionné les ouvriers et le patron, donné des dessins. Certains allaient jusqu'à faire une enquête personnelle, pour mettre eux-mêmes la main sur le coupable. On plaisantait l'impuissance des policiers, et toute une passion s'était rallumée pour cette chasse à l'homme, les journaux débordaient des imaginations les plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore étaient annoncées, Paris devait sûrement sauter un beau matin. La Voix du Peuple inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de menaces, des placards incendiaires, de vastes complots ténébreux. Et jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n'avait soufflé la démence au travers d'une ville.
Dès son réveil, Guillaume attendait donc avec fièvre les journaux, frémissant chaque fois à l'idée qu'il allait apprendre l'arrestation de Salvat. La violente campagne qui s'y faisait, les inepties et les férocités qu'il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente énervée. On avait arrêté des suspects, au hasard du coup de filet, toute la tourbe soupçonnée d'anarchie, d'honnêtes ouvriers et des bandits, des illuminés et des fainéants, le plus extraordinaire pêle-mêle que le juge d'instruction Amadieu s'efforçait de transformer en une vaste association de malfaiteurs. Et Guillaume, un matin, avait même lu son nom, cité à propos d'une perquisition chez un journaliste révolutionnaire de grand talent, dont il était l'ami. Son cœur bondissait de révolte, mais n'était-il pas prudent de patienter encore, au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d'une heure à l'autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et l'y arrêter, si elle l'y trouvait?
Dans cette sourde angoisse continue, les deux frères, étroitement enfermés, menaient l'existence la plus solitaire et la plus douce. Pierre lui-même évitait maintenant de sortir, passait là ses journées. On était aux premiers jours de mars, un printemps hâtif donnait au petit jardin un charme jeune, d'une tiédeur délicieuse. Mais Guillaume, depuis qu'il avait quitté le lit, s'était installé surtout dans l'ancien laboratoire de leur père, transformé en vaste cabinet de travail. Tous les papiers, tous les livres de l'illustre chimiste s'y trouvaient encore, et le fils venait d'y découvrir des études commencées, toute une lecture passionnante, qui le retenait du matin au soir. A son insu, c'était grâce à ce travail qu'il supportait patiemment sa réclusion volontaire. Assis de l'autre côté de la grande table, Pierre lisait aussi le plus souvent; mais que de fois ses yeux se levaient du livre, se perdaient dans la rêverie sombre, dans le néant où il retombait toujours! Durant des heures, les deux frères demeuraient ainsi côte à côte, sans prononcer une parole, absorbés, noyés de silence. Pourtant, ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie, l'assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se rencontraient, ils échangeaient un sourire, ils n'éprouvaient pas le besoin de se dire autrement combien ils s'étaient remis à s'aimer. C'était l'ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute cette maison de leur enfance, et leur père et leur mère qu'ils sentaient revivre dans l'air si calme qu'ils respiraient. La baie vitrée s'ouvrait sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prêter l'oreille au grondement lointain, à la clameur plus haute de la grande ville.
Des fois aussi, ils s'interrompaient, s'étonnaient d'entendre un pas continu, au-dessus de leurs têtes. C'était Nicolas Barthès qui s'oubliait là, dans la chambre d'en haut, depuis que Théophile Morin l'avait amené, le soir de l'attentat, demandant asile. Il n'en descendait guère, se risquait à peine dans le jardin, de crainte, disait-il, qu'on ne l'aperçût et qu'on ne le reconnût, d'une maison lointaine, dont un bouquet d'arbres masquait les fenêtres. Cette hantise de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas, là-haut, de lion en cage, cette obstinée promenade de l'éternel prisonnier qui avait passé les deux tiers de sa vie au fond de tous les cachots de France, pour la liberté des autres, n'en ajoutait pas moins, dans la petite maison silencieuse, une mélancolie attendrissante, le rythme même de tout ce qu'on espérait de bon et de grand, de tout ce qui ne viendrait sans doute jamais.