Comme il était venu, il s'en alla. Quand Janzen l'eut repris, il sembla que la nuit qui l'avait amené, le remportait dans son inconnu. Et Pierre, alors seulement, se leva, ouvrit toute grande la baie large du cabinet, étouffant, en un brusque besoin d'air. La nuit de mars était très douce, une nuit sans lune, dans laquelle ne montait que la clameur mourante de Paris, invisible là-bas, à l'horizon.

Ainsi qu'à son habitude, Guillaume s'était mis à marcher lentement. Puis, il parla, oubliant de nouveau qu'il s'adressait à ce prêtre, qui était son frère.

—Ah! le pauvre être! comme l'on comprend son acte de violence et d'espoir! Tout son passé d'inutile travail, de misère sans cesse accrue, est là qui l'explique. Puis, il y a une contagion de l'idée, les réunions publiques où l'on se grise de mots, les conciliabules entre compagnons dans lesquels la foi s'affirme, l'esprit s'exalte... En voici un, par exemple, que je crois bien connaître. Il est bon ouvrier, sobre, brave. L'injustice l'a toujours exaspéré. Peu à peu, le désir du bonheur de tous l'a jeté hors du réel, dont il a fini par avoir l'horreur. Et comment veut-on qu'il ne vive pas dans le rêve, un rêve de rachat qui tourne à l'incendie et au meurtre?... Là, devant moi, je le regardais, il me semblait voir un des premiers esclaves chrétiens de l'ancienne Rome. Toute l'iniquité de la vieille société païenne, agonisante sous la pourriture de la débauche et de l'argent, pesait à ses épaules, l'écrasait. Il revenait des catacombes, il avait chuchoté des paroles de délivrance et de rédemption, avec de misérables frères, au milieu des ténèbres. Et la soif du martyre le brûlait, il crachait à la face des Césars, il insultait les dieux, pour que l'ère de Jésus vînt abolir enfin l'esclavage. Et il était prêt à mourir sous la dent des bêtes.

Pierre ne répondit pas tout de suite. Déjà la propagande secrète, la foi militante des anarchistes l'avaient frappé, comme ayant des ressemblances avec celles des sectaires chrétiens, au début. Ceux-là, à l'exemple de ceux-ci, se jettent dans une espérance nouvelle, pour que justice enfin soit rendue aux humbles. Le paganisme disparaît par lassitude de la chair, besoin d'autre chose, d'une foi candide et supérieure. C'était le jeune espoir, arrivant historiquement à son heure, ce rêve du paradis chrétien, ouvrant l'autre vie, avec ses compensations. Aujourd'hui que dix-huit siècles ont épuisé cet espoir, que la longue expérience est faite, l'éternel esclave dupé, l'ouvrier fait le nouveau rêve de remettre le bonheur sur cette terre, puisque la science lui prouve chaque jour davantage que le bonheur dans l'au-delà est un mensonge. Que ce soit une illusion encore, mais qu'elle soit renouvelée, rajeunie et vivace, dans le sens de la vérité conquise! Il n'y a là que l'éternelle lutte du pauvre et du riche, l'éternelle question de plus de justice et de moins de souffrance. Et la conjuration des misérables est la même, la même affiliation, la même exaltation mystique, la même folie de l'exemple à donner et du sang à répandre.

—Mais, dit enfin Pierre, tu ne peux être avec ces bandits, ces assassins dont la violence sauvage me fait horreur. Hier, je t'ai laissé parler, tu rêvais un peuple si grand, si heureux, cette anarchie idéale, où chaque être serait libre dans la liberté de tous les êtres. Seulement, quelle abomination, quel soulèvement de la raison et du cœur, lorsque de la théorie on descend à la propagande, à la mise en pratique! Si tu es le cerveau qui pense, quelle est donc l'exécrable main qui agit, pour qu'elle tue ainsi les enfants, qu'elle enfonce les portes et qu'elle vide les tiroirs? Est-ce que tu acceptes cette responsabilité, est-ce que l'homme que tu es, ton éducation, ta culture, tout l'atavisme social que tu as derrière toi, ne se révolte pas, à l'idée de voler, de tuer?

Guillaume s'arrêta net, frémissant, devant son frère.

—Voler, tuer, non! non! je ne veux pas! Mais il faut tout dire, bien établir l'histoire de l'heure mauvaise que nous traversons. C'est une démence qui souffle, et la vérité est qu'on a fait le nécessaire pour la provoquer. Aux premiers actes, encore innocents, des anarchistes, la répression a été si dure, la police a si rudement malmené les quelques pauvres diables tombés dans ses mains, que toute une colère a monté peu à peu, pour aboutir aux horribles représailles. Songe donc aux pères battus, jetés en prison, aux mères et aux enfants crevant de faim sur le pavé, aux vengeurs affolés, que laisse derrière lui chaque anarchiste mourant sur l'échafaud. La terreur bourgeoise a fait la sauvagerie anarchiste. Et puis, tiens! un Salvat, sais-tu de ce dont est fait son crime? De nos siècles d'impudence et d'iniquité, de tout ce que les peuples ont souffert, de tous les chancres actuels qui nous rongent, l'impatience de jouir, le mépris du faible, le monstrueux spectacle que présente notre société en décomposition.

Il s'était remis à marcher lentement, il continua comme s'il eût réfléchi à voix haute.

—Ah! pour en venir où j'en suis, que de réflexions, que de combats! Je n'étais qu'un positiviste, moi, un savant tout à l'observation et à l'expérience, n'acceptant rien en dehors du fait constaté. Scientifiquement, socialement, j'admettais révolution simple et lente, enfantant l'humanité comme l'être humain lui-même est enfanté. Et c'est alors que, dans l'histoire du globe, puis dans celle des sociétés, il m'a fallu faire la place du volcan, le brusque cataclysme, la brusque éruption, qui a marqué chaque phase géologique, chaque période historique. On en arrive ainsi à constater que jamais un pas n'a été fait, un progrès accompli, sans l'aide d'épouvantables catastrophes. Toute marche en avant a sacrifié des milliards d'existences. Notre étroite justice se révolte, nous traitons la nature d'atroce mère, mais si nous n'excusons pas le volcan, il faut pourtant bien le subir en savants prévenus, lorsqu'il éclate... Et puis, ah! et puis, je suis peut-être un rêveur comme les autres, j'ai mes idées.

Et, d'un grand geste, il avoua le rêveur social qu'il était, à côté du savant scrupuleux, très méthodique, très modeste devant les phénomènes. Son effort constant était de tout ramener à la science, et il avait un grand chagrin de ne pouvoir constater scientifiquement, dans la nature, l'égalité, ni même la justice, dont le besoin le hantait, socialement. C'était là son désespoir, de ne pas arriver à mettre d'accord sa logique d'homme de science et son amour d'apôtre chimérique. Dans cette dualité, la haute raison faisait sa tâche à part, tandis que le cœur d'enfant rêvait de bonheur universel, de fraternité entre les peuples, tous heureux, plus d'iniquités, plus de guerre, l'amour seul maître du monde.