Mais Pierre, resté près de la grande baie ouverte, les yeux dans la nuit, vers Paris, d'où montaient les derniers grondements de l'âpre soirée, était envahi du flot débordant de son doute et de son désespoir. C'était trop, ce frère tombé chez lui avec ses croyances de savant et d'apôtre, ces hommes qui venaient discuter de tous les bouts de la pensée contemporaine, ce Salvat enfin qui apportait l'exaspération de son acte de fou. Et, lui, qui les avait tous écoutés jusque-là, muet, sans un geste, qui s'était caché de son frère, réfugié en son mensonge hautain de bon prêtre, se sentit brusquement le cœur soulevé d'une telle amertume, qu'il ne put mentir davantage. Et ce fut dans une débâcle de colère et de douleur que son secret lui échappa.
—Ah! frère, si tu as ton rêve, moi j'ai ma plaie au flanc, qui m'a rongé et m'a laissé vide... Ton anarchie, ton rêve de juste bonheur, auquel Salvat travaille à coups de bombe, mais c'est la démence finale qui va tout balayer, comment ne le vois-tu pas? Le siècle s'achève dans les décombres, voici plus d'un mois que je vous écoute, Fourier a ruiné Saint-Simon, Proudhon et Comte ont démoli Fourier, tous entassent les contradictions et les incohérences, ne laissent qu'un chaos, parmi lequel on n'ose faire un triage. Les sectes socialistes pullulent, les plus raisonnables conduisent à la dictature, les autres ne sont que des rêveries dangereuses. Et il n'y a plus, au bout d'une telle tempête d'idées, que ton anarchie, tes attentats, qui se chargent d'achever le vieux monde, en le réduisant en poudre... Ah! je la prévoyais, je l'attendais, cette catastrophe dernière, ce coup de folie fratricide, l'inévitable lutte des classes, où notre civilisation devait sombrer. Tout l'annonçait, la misère d'en bas, l'égoïsme d'en haut, les craquements de la vieille maison humaine près de crouler sous trop de crimes et trop de douleur. Quand je suis allé à Lourdes, c'était pour voir si le Dieu des simples d'esprit ferait le miracle attendu, rendrait la croyance des premiers âges au peuple révolté d'avoir tant souffert. Et quand je suis allé à Rome, c'était dans la naïve espérance d'y trouver la religion nouvelle, nécessaire à nos démocraties, celle qui pouvait seule pacifier le monde, en le ramenant à la fraternité de l'âge d'or. Mais quelle imbécillité était la mienne! Ici et là, je n'ai fait que toucher le fond du néant. Où je rêvais si ardemment le salut des autres, je n'ai réussi qu'à me perdre moi-même, comme un navire qui coule à pic, dont jamais plus on ne retrouvera une épave. Un lien me rattachait encore aux hommes, la charité, les blessures pansées, soulagées, guéries peut-être à la longue; et cette dernière amarre a été coupée, la charité inutile et dérisoire devant la haute et souveraine justice qui s'impose, que nul ne peut plus retarder à cette heure. C'est fini, je ne suis que cendre, un sépulcre vide, dans mon abominable détresse intérieure. Je ne crois plus à rien, à rien, à rien!
Pierre s'était dressé, les deux bras ouverts, comme pour en laisser tomber l'immense néant de son cœur et de son cerveau. Et Guillaume, bouleversé devant ce farouche négateur, ce nihiliste désespéré, qui se révélait à lui, s'approcha, frémissant.
—Que dis-tu, frère? Toi que je croyais si ferme, si calme en ta croyance! toi le prêtre admirable, le saint que toute cette paroisse adore! Je ne voulais pas même discuter ta foi, et c'est toi qui nies tout, qui ne crois à rien!
Pierre, lentement, élargit de nouveau les bras dans le vide.
—Il n'y a rien, j'ai tâché de tout savoir, et je n'ai trouvé que l'abominable douleur de ce rien qui m'écrase.
—Ah! mon Pierre, mon petit frère, que tu dois souffrir! La religion est-elle donc plus desséchante que la science, puisqu'elle t'a dévasté à ce point, lorsque je suis resté, moi, un vieux fou encore plein de chimères!
Il lui saisit les deux mains, il les serra, pris d'une pitié terrifiée, en face de cette figure de grandeur et d'épouvante, celle du prêtre incroyant veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de son mensonge. Et que ce mensonge devait peser à sa conscience, pour qu'il se confessât de la sorte, en une telle débâcle de tout son être! Jamais il ne l'aurait fait un mois plus tôt, dans la sécheresse de son orgueilleuse solitude. Pour parler, il fallait déjà que bien des choses l'eussent remué, sa réconciliation avec son frère, les conversations qu'il entendait chaque soir, ce drame terrible auquel il était mêlé, et ses réflexions sur le travail en lutte contre la misère, et l'espoir sourd que lui remettait au cœur la jeunesse intellectuelle de demain. Est-ce que, dans l'excès même de sa négation, ne s'indiquait pas le frisson d'une foi nouvelle?
Guillaume dut le comprendre, en le sentant frémir d'une telle tendresse inassouvie, au sortir de son farouche silence, gardé si longtemps. Et il le fit asseoir près de la fenêtre, il s'assit à son côté, sans lui lâcher les mains.
—Mais je ne veux pas que tu souffres, mon petit frère! Je ne te quitte plus, je vais te soigner. Car je te connais beaucoup mieux que tu ne te connais toi-même. Tu n'as jamais souffert que du combat de ton cœur contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour où la paix se fera entre eux, où tu aimeras ce que tu comprendras.