—Ma mère, prenez garde! Je vous jure que je vous battrais comme une simple gueuse... Et, dites-vous bien ceci maintenant, je veux Gérard, j'épouserai Gérard, je vous le prendrai par le scandale, si vous ne me le donnez pas de bonne grâce.

Après son acte de colère, Eve était tombée sur un fauteuil, brisée, éperdue. Et toute son horreur des querelles revenait, dans son besoin de vie heureuse, d'égoïste jouissance à être caressée, flattée, adorée. Tandis que Camille, menaçante, dévorante, se montrait enfin à nu, l'âme dure et noire, sans pardon, ivre de sa cruauté. Il y eut un silence suprême, pendant lequel on entendit de nouveau la voix gaie de Duvillard, venant du cabinet voisin.

Doucement, la mère s'était mise à pleurer, lorsque Hyacinthe, le fils, remonté en courant, tomba dans le petit salon. Il regarda les deux femmes, il eut un geste d'indulgent mépris.

—Hein? vous êtes contentes, qu'est-ce que je vous disais? Comme si vous n'auriez pas mieux fait de descendre tout de suite!... Vous savez que tout le monde vous demande, en bas. C'est imbécile. Je viens vous chercher.

Peut-être Eve et Camille ne l'auraient-elles pas suivi encore, dans le tremblement où elles étaient, le besoin qu'elles avaient de se blesser et de souffrir davantage. Mais Duvillard et Fonsègue sortaient du cabinet, ayant fini leur cigare, parlant de descendre, eux aussi. Et Eve dut se relever, sourire, les yeux secs, pendant que Camille, devant une glace, arrangeait ses cheveux, essuyait avec la corne de son mouchoir la petite goutte rouge qui perlait à sa tempe.

En bas, dans les trois vastes salons, décorés de tapisseries et de plantes vertes, la foule était déjà considérable. On avait drapé les comptoirs de soie rouge, ce qui encadrait les marchandises d'un éclat, d'une gaieté sans pareille. Et il n'était pas de bazar qui aurait pu lutter avec les mille objets entassés là, car on y trouvait de tout, depuis des esquisses de maîtres et des autographes d'écrivains célèbres, jusqu'à des chaussettes et à des peignes. Ce pêle-mêle lui-même était un attrait, sans compter le buffet, où de belles mains blanches servaient du champagne, ni les deux loteries, un orgue et une charrette anglaise attelée d'un poney, dont un essaim de jeunes filles charmantes, lâchées à travers la cohue, vendaient les billets. Mais, comme Duvillard y avait bien compté, le grand succès de la vente allait être surtout dans le petit et délicieux frisson que les belles dames éprouvaient en passant sous le porche, où avait éclaté la bombe. Les grosses réparations étaient terminées, les murs et les plafonds pansés, refaits en partie. Seulement, les peintres n'étaient pas venus encore, les terribles blessures apparaissaient comme des cicatrices récentes, aux parties crayeuses de pierre et de plâtre neufs. Des têtes inquiètes, ravies pourtant, sortaient des voitures, dont le défilé continu ébranlait le pavé sonore de la cour. Et, après l'entrée, dans les trois salons, devant les comptoirs de vente, les conversations ne tarissaient pas. «Ah! ma chère, avez-vous vu, c'est effrayant, effrayant, toutes ces balafres, la maison entière a failli sauter; et dire que ça peut recommencer, pendant que nous sommes là. Vraiment, il faut du courage pour venir; mais cette Œuvre est si méritoire, il s'agit d'un nouveau pavillon à construire. Et puis, les monstres verront que, tout de même, nous n'avons pas peur.»

Lorsque la baronne Eve descendit enfin occuper son comptoir avec sa fille Camille, elle y trouva les vendeuses en pleine fièvre déjà, sous la direction de la princesse Rosemonde, qui, en ces sortes d'occasions, était extraordinaire de ruse et de rapacité. Elle volait les clients avec impudence.

—Ah! vous voilà! cria-t-elle. Défiez-vous d'un tas de marchandeuses qui sont ici pour faire de bons coups. Je les connais, elles guettent les occasions, bousculent les étalages, attendent qu'on perde la tête et qu'on ne s'y reconnaisse plus, pour payer moins cher que dans les vrais magasins... Je vais les saler, moi, vous allez voir.

Eve, qui était une vendeuse exécrable, et qui se contentait de trôner dans son comptoir, dut s'égayer avec les autres. Elle affecta de faire, doucement, quelques recommandations à Camille, que celle-ci écouta en souriant, d'un air d'obéissance. Mais la triste et misérable femme succombait sous l'émotion, dans la pensée d'angoisse de rester là jusqu'à sept heures, à souffrir devant tout ce monde, sans soulagement possible. Et ce fut pour elle un répit que d'apercevoir l'abbé Pierre Froment, qui l'attendait, assis sur une banquette de velours rouge, près du comptoir. Les jambes rompues, elle s'assit à côté de lui.

—Ah! monsieur l'abbé, vous avez reçu ma lettre, vous êtes venu... J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, et cette nouvelle, j'ai voulu vous laisser le plaisir de la donner vous-même à votre protégé, à ce Laveuve, que vous m'avez recommandé si chaudement... Toutes les formalités sont remplies, vous pouvez nous l'amener demain à l'Asile.