Duvillard affecta de ne pas entendre. Dutheil le rassurait, en lui disant qu'il y avait, dans un coin du Cabinet des Horreurs, une sorte de loge, où l'on pouvait se dissimuler un peu. La voiture de Silviane était heureusement en bas, un grand landau fermé, dont le cocher, beau gaillard solide, attendait, impassible sur son siège. Et l'on partit.

Le Cabinet des Horreurs était installé dans un ancien café du boulevard Rochechouart, qui avait fait faillite. La salle, étroite, irrégulière, avec des coins perdus, s'étouffait sous un plafond bas, enfumé. Et rien n'était plus rudimentaire que la décoration, on avait simplement collé contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues, les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite estrade, sur laquelle s'ouvrait une porte, qu'un rideau fermait. Puis, il n'y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels s'alignaient des tables de guinguette, où les verres des consommations laissaient des ronds poisseux. Aucun luxe, aucun art, pas même de la propreté. Des becs de gaz sans globe, brûlant à l'air libre, flambaient, chauffaient furieusement l'épaisse buée dormante, faite des haleines et de la fumée des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes, congestionnées, tandis que l'odeur âcre de tout ce monde entassé accroissait l'ivresse, les cris dont l'auditoire se fouettait à chaque chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce tréteau, d'y produire ce Legras, aidé de deux ou trois filles, de lui faire chanter son répertoire de rageuses abominations, et le succès était venu en trois soirs, formidable, tout Paris alléché, affolé, s'entassant dans ce café borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n'avaient pu faire vivre, lorsqu'on n'y permettait que leurs quotidiennes parties de dominos.

C'était le rut de l'immonde, l'irrésistible attirance de l'opprobre et du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l'argent et du pouvoir, s'en écœurant à la longue, mais n'en voulant rien lâcher, n'accourait que pour recevoir à la face des obscénités et des injures. Hypnotisée par le mépris, elle avait, dans sa déchéance prochaine, le besoin qu'on le lui crachât à la face. Et quel symptôme effrayant, ces condamnés de demain se jetant d'eux-mêmes à la boue, hâtant volontairement leur décomposition, par cette soif de l'ignoble, qui asseyait là, dans le vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves et honnêtes, des femmes frêles et divines, d'une grâce, d'un luxe qui sentaient bon!

A une des premières tables, contre l'estrade, la petite princesse de Harth s'épanouissait, les yeux fous, les narines frémissantes, ravie de contenter enfin sa curiosité exaspérée des bas-fonds parisiens; tandis que le jeune Hyacinthe, qui s'était résigné à l'amener, pincé très correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop s'ennuyer, d'un air d'indulgence. Tous deux venaient de retrouver, à une table voisine de la leur, un vague Espagnol qu'ils connaissaient, le coulissier Bergaz, qui, présenté par Janzen, assistait d'ordinaire aux fêtes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas même s'il gagnait réellement à la Bourse l'argent qu'il dépensait parfois à pleines mains, mis avec une élégance affectée, d'une certaine finesse dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux clairs de bête de proie. On le disait de mœurs condamnables, il était ce soir-là en compagnie de deux jeunes gens: Rossi, un Italien petit et basané, aux durs cheveux, venu à Paris pour être modèle, ayant glissé à la facile existence des métiers louches; Sanfaute, un Parisien celui-là, un pâle voyou de la Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiffé comme une fille, ses blonds cheveux séparés en deux bandeaux, dont les boucles encadraient ses joues maigres.

—Oh! je vous en prie, demandait fiévreusement Rosemonde à Bergaz, vous qui semblez connaître tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens extraordinaires, dites-moi s'il n'y a pas ici par exemple des voleurs, des assassins!

Il riait de son air aigu, se moquant d'elle.

—Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde... Cette petite femme si délicate, si rose et si jolie, là-bas, c'est une Américaine, la femme d'un consul, que vous devez recevoir chez vous. L'autre, à droite, cette grande brune, qui a la dignité d'une reine, est une comtesse dont vous croisez chaque jour l'équipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle dont les yeux brûlent comme des yeux de louve, est l'amie d'un haut fonctionnaire, bien connu pour son austérité.

Dépitée, elle l'arrêta.

—Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d'en bas, ceux qu'on vient voir?

Et elle posait des questions, et elle cherchait des visages de terreur et de mystère. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son attention, l'un tout jeune, le visage pâle et pincé, l'autre sans âge, boutonné dans un vieux paletot qui cachait jusqu'à son linge, une casquette si profondément enfoncée sur ses yeux, qu'on ne voyait de sa face qu'un bout de barbe. Ils étaient attablés tous les deux devant des chopes de bière, qu'ils vidaient lentement, muets.