—Ma chère, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s'il vous faut des bandits déguisés. Ce pauvre garçon si pâle, et qui ne doit pas manger tous les jours, a été mon condisciple à Condorcet.

Etonné, Bergaz se récria.

—Vous avez connu Mathis à Condorcet! Oui, c'est vrai, il y a fait ses classes... Ah! vous avez connu Mathis. Un garçon bien remarquable, et que la misère étrangle... Mais, dites donc, l'autre, son compagnon, vous ne le connaissez pas?

Hyacinthe, regardant l'homme enfoui dans la casquette, disait déjà non de la tête, lorsque Bergaz, tout d'un coup, le poussa vivement du coude, pour le faire taire. Et, comme explication, il ajouta très bas:

—Chut!... Voici Raphanel. Je me méfie depuis quelque temps. Dès qu'il arrive, ça sent la police.

Raphanel était aussi une des vagues et louches figures de l'anarchie que Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion révolutionnaire du moment. Celui-là, petit homme rond et gai, à la figure poupine, au nez enfantin noyé entre de grosses joues, passait pour un énergumène, réclamait à grand fracas l'incendie et le meurtre, dans les réunions publiques. Et le fâcheux était que, compromis déjà plusieurs fois, il avait toujours réussi à s'en tirer, lorsque les compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commençaient à s'étonner.

Tout de suite, il serra gaiement la main de la princesse, s'attabla près d'elle sans y être invité, se mit à injurier cette sale bourgeoisie, qui se vautrait dans les mauvais lieux. Ravie, Rosemonde l'encouragea, tandis qu'on se fâchait autour d'eux. Bergaz, de son œil clair, l'examinait, avec un petit rire de soupçon, en terrible homme qui agissait, laissant parler les autres. Par moments, il échangeait avec Sanfaute et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards d'intelligence; et ceux-ci étaient visiblement à lui corps et âme, dans toutes les libres débauches, dans tous les attentats profitables où il lui plaisait de les mener. L'anarchie, eux seuls l'exploitaient, la pratiquaient jusqu'au bout, utilisant l'atroce logique des conséquences. Et Hyacinthe, qui rêvait bien du vice en esthète, mais qui n'osait point, enviait éperdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu'il affectât de les traiter en choses connues, dont il était las.

Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pavé, deux chanteuses s'étaient succédé sur l'estrade, l'une grasse, l'autre maigre, l'une distillant des romances niaises, avec des dessous polissons, l'autre lançant des refrains canailles, d'une violence de gifles. Elle avait fini, au milieu d'une tempête de bravos, lorsque, brusquement, la salle mise en joie, cherchant à rire, éclata de nouveau. C'était Silviane qui faisait son entrée, dans la petite loge, au fond. Quand elle apparut debout, en pleine lumière, à demi nue, pareille à un astre, avec sa robe de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une huée formidable, des rires, des cris, des sifflets, des grognements mêlés à des applaudissements féroces. Et le scandale s'accrut encore, des gros mots volèrent, dès qu'on aperçut derrière elle les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, plastronnés et cravatés de blanc, graves et corrects.

—Nous vous le disions bien! murmura Duvillard, fort ennuyé de l'aventure, tandis que Gérard tâchait de se dissimuler dans l'ombre.

Mais elle, souriante, enchantée, face au public, recevait l'orage de son air candide de vierge folle, comme on aspire l'air vivifiant du large, soufflant en bourrasque. Elle était de là, c'était l'air natal.