Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme, lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s'enfonçait dans des combinaisons laborieuses, lorsque l'huissier se présenta, en disant que monsieur Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour parler à monsieur le ministre. Sa première pensée fut qu'on venait de la Préfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d'ordre à prendre, ce jour-là, à l'occasion des deux cortèges, celui des Lavoirs et celui des Etudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de l'écrasement de la foule.
—Faites entrer monsieur Gascogne.
Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l'air d'un ouvrier endimanché. D'aspect froid, connaissant admirablement les dessous de Paris, il était d'esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le gâtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s'il avait cru moins en avoir, et s'il n'avait pas eu la certitude qu'il savait tout.
D'abord, il excusa monsieur le Préfet, qui serait venu certainement lui-même, si une légère indisposition ne l'avait retenu. Il valait peut-être mieux, du reste, que ce fût lui qui renseignât monsieur le ministre sur la grave affaire, qu'il connaissait à fond. Et il dit la grave affaire.
—Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l'auteur de l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy.
Monferrand, qui écoutait d'un air impatient, se passionna tout d'un coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les plaisanteries des journaux étaient un de ses ennuis quotidiens. Il répondit avec sa bonhomie brutale:
—Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par y laisser votre place... L'homme est arrêté?
—Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s'échapper, c'est une affaire de quelques heures.
Et il conta toute l'histoire: comment l'agent Mondésir, averti par un agent secret que l'anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de Montmartre, s'était présenté trop tard, lorsque l'oiseau venait de s'envoler; puis, le hasard qui l'avait remis en présence de Salvat, arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin; et, dès lors, Salvat filé, dans l'espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat suivi de la sorte jusqu'à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant traqué sans doute, il s'était mis à galoper, pour se jeter dans le Bois de Boulogne. Il y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine qui n'avait pas cessé de tomber. On avait attendu le jour, afin d'organiser une battue et de lui donner la chasse, comme à une bête que la lassitude doit suffire à livrer. De façon que, d'une minute à l'autre, il allait être pris.
—Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette arrestation, et j'ai eu la pensée d'accourir demander vos ordres. L'agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son idée de le filer, tout de même, était excellente; et l'on ne peut que lui reprocher de ne s'être pas méfié du Bois de Boulogne.