Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois semaines, c'était là une réussite, un coup dont le retentissement serait énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur, toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l'événement que le hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s'établissait en lui, entre cette arrestation et l'interpellation de Mège, l'autre affaire, celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le ministère. Et une combinaison s'ébauchait: n'était-ce pas son étoile qui lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repêcher dans l'eau trouble de la crise prochaine?
—Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat soit l'auteur de l'attentat?
—Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le fiacre, avant d'arriver à la Préfecture.
Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui venaient, à mesure qu'il parlait, avec une lenteur réfléchie.
—Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez que l'arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux, gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le monde, le secret absolu!
Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement des lettres d'anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa famille; si bien que, malgré son courage, il demandait qu'on fît garder sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d'instruction Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable, psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le procureur de la république Lehmann l'égalait en mérites de toutes sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant toujours du côté du pouvoir.
—Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l'arrestation, dans cette petite maison de Neuilly?
Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la petite maison d'un prêtre, l'abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès, depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se trouvât sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect, pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n'avait point osé l'arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier, sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l'avait approuvé vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même d'arranger l'affaire.
—Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment, ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait écrire à monsieur l'abbé Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin où je n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde plus.
Et il le congédiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur le président du Conseil était là.