—Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque incident grave se produisait.

A peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d'un salon voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.

—Monsieur le président du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité étaient dosées avec justesse, Monferrand s'avança, de son air franc et bonhomme.

—Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir.

Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.

—Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied quotidienne, j'étais sous l'empire de préoccupations si vives, que j'ai mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j'ai senti que nous avions à causer ensemble.

Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour s'asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel, gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui essayait de magnifier la simple loyauté d'un bourgeois, un peu sot et bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouffres ignorés, une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.

Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le cœur battant d'indignation et de colère, au souvenir du flot de basses injures que la Voix du Peuple avait déversé sur lui, le matin encore.

—Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents. Vignon s'agite...