Pierre eut un vague geste désolé.
—Oui, oui, je le préviendrai. Mais quel crève-cœur!
A ce moment, dans ce coin sauvage et désert, où ils pouvaient se croire au bout du monde, ils eurent une extraordinaire vision. Brusquement, sautant d'un fourré, un homme parut, galopa devant eux. Et c'était sûrement un homme, mais si méconnaissable, si couvert de boue, dans un tel état d'effroyable détresse, qu'on aurait pu le prendre pour une bête, quelque sanglier traqué, forcé par les chiens. Un instant, éperdu, il hésita devant le ruisseau, le longea; puis, comme des pas, des souffles ardents se rapprochaient, il entra dans l'eau jusqu'aux cuisses, bondit sur l'autre rive, disparut derrière un bouquet de sapins. Presque aussitôt, des gardes du Bois sous la conduite de quelques agents se précipitèrent, filèrent le long du ruisseau, se perdirent. C'était toute une chasse à l'homme qui passait, une chasse sourde et rageuse, dans le tendre renouveau des feuilles, sans habits rouges ni fanfares sonnantes de cors.
—Quelque vaurien, murmura Pierre. Ah! le malheureux!
Guillaume à son tour eut un geste découragé.
—Toujours les gendarmes et la prison! On n'a pas encore trouvé d'autre école sociale.
L'homme, là-bas, là-bas, galopait. Lorsque, la nuit précédente, Salvat, d'une course brusque, avait gagné le Bois de Boulogne, échappant ainsi aux agents qui le filaient, il avait eu l'idée de se glisser jusqu'à la porte Dauphine et de descendre ensuite dans le fossé des fortifications. Il se souvenait des journées de chômage qu'il était venu jadis passer en cet endroit, au fond de refuges ignorés, où il n'avait jamais rencontré personne. Et, en effet, il n'est pas d'asiles plus secrets, barrés de plus de broussailles, enfouis sous plus d'herbes hautes. Certains coins du fossé, dans les angles de la grande muraille, ne sont que des nids de vagabonds et d'amoureux. Salvat, en s'engageant au plus épais des ronces et des lierres, eut la chance de trouver, sous l'obscure pluie qui tombait, une sorte de trou plein de feuilles sèches, dans lesquelles il s'enterra jusqu'au menton. Il était déjà ruisselant d'eau, il avait glissé par la boue des pentes, n'avançant qu'à tâtons, souvent à quatre pattes. Ces feuilles sèches lui furent un bienfait inespéré, une sorte de drap où il se sécha un peu, où il se reposa de sa course folle, au travers des ténèbres mauvaises. La pluie continuait, mais il n'avait plus que la tête trempée, et il finit même par s'engourdir, par s'assoupir sous l'averse, d'un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux, le jour paraissait, il devait être six heures. L'eau tombée avait fini par noyer les feuilles, il était comme dans un bain d'humidité glacée. Pourtant, il resta, il se sentait à l'abri de la chasse qu'on allait sûrement lui donner. Pas un limier ne pouvait le deviner là, le corps enfoui, la tête elle-même à demi disparue sous des broussailles. Et il ne bougea pas, regarda grandir le jour.
Vers huit heures, des agents et des gardes passèrent, fouillèrent le fossé des fortifications, et ne le virent pas. Comme il l'avait pensé, dès l'aube, la battue venait d'être organisée, on le traquait. Son cœur battit à grands coups, il eut l'émoi du gibier que cernent les chasseurs. Justement, il s'était caché en dessous de la caserne de gendarmerie, dont il entendait les bruits sonores, de l'autre côté du rempart. Personne ne passait plus, pas une âme, pas un frôlement dans les herbes. Au loin, seulement, les voix indistinctes du Bois matinal, un grelot de bicyclette, un galop de cheval, un roulement de voiture, toute l'oisiveté heureuse, grisée de grand air, du Paris mondain.
Et les heures coulaient, neuf heures, dix heures. Depuis que la pluie avait cessé, il ne souffrait plus trop du froid, grâce à la casquette et au gros paletot que lui avait donnés le petit Mathis. Mais la faim le reprenait, une brûlure qui lui faisait comme un trou dans l'estomac, d'affreuses crampes qui lui brisaient les côtes sous un cercle de plomb. Il n'avait pas mangé depuis deux jours, il était à jeun déjà, la veille au soir, lorsqu'il avait accepté un verre de bière. Son projet était de rester là jusqu'à la nuit, puis de se glisser vers Boulogne, dans les ténèbres, et de sortir du Bois par un trou, qu'il connaissait de ce côté. On ne le tenait pas encore. Il essaya de se rendormir, n'y parvint pas, tant il souffrait. A onze heures, il eut un éblouissement, crut qu'il allait mourir. Et une colère l'envahissait, et tout d'un coup il sortit d'un bond de sa cachette de feuilles, pris d'une rage de faim, ne pouvant plus rester là, voulant manger, quitte à y perdre sa liberté et sa vie. Midi sonnait.
Alors, dès qu'il eut quitté le fossé, il se trouva dans le vaste espace découvert des pelouses de la Muette. Il les traversa au galop, comme un fou, se dirigeant instinctivement vers Boulogne, avec l'idée que la seule sortie possible était de ce côté. Ce fut miracle si personne ne s'inquiéta de cet homme galopant de la sorte. Quand il eut réussi à se jeter sous les arbres, il eut conscience de son imprudence, de cette folie qui venait de l'emporter, dans un besoin de fuite. Il trembla, se rasa parmi des genêts, attendit quelques minutes, avant d'être certain que les agents n'étaient pas derrière lui. Puis, l'œil au guet, l'oreille au vent, avec un instinct, un flair merveilleux du danger, il continua désormais sa route lentement, prudemment. Il comptait passer entre le lac supérieur et le champ de courses d'Auteuil. Mais il n'y a là qu'une large avenue, bordée de quelques arbres, et il dut déployer une adresse extrême pour ne jamais marcher à découvert, profitant des moindres troncs, utilisant les plus grêles massifs, ne se hasardant que lorsqu'il avait longuement exploré les environs. Une peur nouvelle, la vue d'un garde au loin, le tint encore un quart d'heure aplati par terre, derrière des broussailles. L'approche d'un fiacre perdu, d'un simple promeneur égarant sa flânerie, suffisait à l'arrêter. Et il respira, lorsqu'il put, au delà de la butte Mortemar, pénétrer enfin dans les fourrés qui se trouvent entre la route de Boulogne et l'avenue de Saint-Cloud. Les taillis y sont épais, il n'avait plus qu'à les suivre, pour atteindre, ainsi caché, l'issue qu'il sentait prochaine. Il était sauvé.