Mais, soudainement, il aperçut, à une trentaine de mètres, un garde debout, immobile, qui lui barrait le passage. Il obliqua vers la gauche, et il trouva un autre garde, immobile aussi, qui semblait l'attendre. Des gardes, des gardes encore, de cinquante en cinquante pas, tout un cordon tendu là comme les mailles du filet. Et le pis fut qu'on avait dû le voir, car un cri léger s'éleva, tel qu'une note claire de chouette, répétée bientôt de loin en loin, à l'infini. Enfin, les chasseurs tenaient la piste, toute prudence devenait inutile, l'homme n'avait plus qu'à chercher le salut suprême dans la fuite. Il le sentit si bien, qu'il reprit tout d'un coup le galop, sautant les obstacles, filant entre les arbres, sans craindre d'être vu et entendu. En trois bonds, il eut traversé l'avenue de Saint-Cloud, pour se jeter dans le vaste massif qui s'étend entre cette avenue et l'allée de la Reine-Marguerite. Là, les taillis sont plus épais encore, ce sont les fourrés les plus profonds du Bois, toute une mer de verdure en été, où il aurait peut-être réussi à se perdre, à la saison des feuilles. Un instant même, il se retrouva seul, s'arrêta, écouta avec angoisse. Il ne voyait plus, n'entendait plus les gardes: les aurait-il dépistés? Un silence, une paix d'une douceur infinie tombaient des jeunes feuillages. Puis, le cri léger s'éleva, des branches craquèrent, et il continua sa course affolée, allant devant lui, fuyant pour fuir. Comme il atteignait l'allée de la Reine-Marguerite, il la trouva barrée, des agents étaient là, s'échelonnant. Il dut continuer à longer, à remonter l'allée, sans quitter les taillis. Mais il s'éloignait maintenant de Boulogne, il revenait sur ses pas. Et, confusément, dans sa pauvre tête qui se perdait, s'ébauchait une dernière chance de salut: galoper ainsi à couvert jusqu'aux ombrages de Madrid, pour tenter la chance de gagner ensuite le bord de l'eau, de bouquet d'arbres en bouquet d'arbres. C'était le seul chemin boisé qui pût mener à la Seine, car il ne fallait pas songer à s'y rendre en traversant les vastes plaines nues de l'Hippodrome et du Champ d'entraînement.

Il galopa, il galopa. Mais, arrivé à l'allée de Longchamp, il ne put la traverser, elle était gardée, elle aussi. Dès lors, abandonnant son projet de s'échapper par Madrid et la Seine, il fut forcé de faire un crochet, le long du pré Catelan. Sous la conduite des gardes, les agents se rapprochaient, il les sentait qui le cernaient d'une ligne de plus en plus étroite. Et ce fut bientôt la course furieuse, hagarde, hors d'haleine, sautant les buttes, dévalant par les pentes, au travers des obstacles sans cesse renaissants. Il franchissait des buissons épineux, il défonçait des treillages. Trois fois, il roula, les pieds pris dans les fils de fer des clôtures, qu'il n'avait point vus; et, tombé dans les orties, il se relevait, il n'en sentait pas la cuisante brûlure, reprenait sa course, comme éperonné, fouetté au sang. Ce fut alors que Guillaume et Pierre le virent passer, méconnaissable, effrayant, se jetant à l'eau boueuse du ruisseau, telle que la bête qui met un dernier rempart entre elle et les chiens. L'idée chimérique lui venait de l'île au milieu du lac, ainsi que d'un asile inviolable, s'il l'avait pu atteindre. Il rêvait de passer à la nage, sans que personne l'aperçût, de se terrer là, ignoré, désormais à l'abri de toute recherche. Il galopait, il galopait. Puis, des gardes encore lui firent rebrousser chemin, il fut obligé de remonter toujours, d'aller tourner au carrefour des lacs, ramené, rabattu vers les fortifications, d'où il était parti. Il était près de trois heures. Depuis plus de deux heures et demie, il galopait, il galopait.

Une allée sablée et mouvante pour les cavaliers se présenta. Il l'enfila à toutes jambes, pataugea dans cette terre détrempée par les dernières pluies. Ensuite, ce fut un petit chemin couvert, un de ces délicieux chemins d'amoureux, ombragés comme des berceaux, qu'il put suivre assez longtemps, à l'abri des regards, repris d'espoir. Mais il déboucha dans une de ces terribles avenues, larges et droites, où roulaient des bicyclettes, des équipages, le train mondain de l'après-midi doux et voilé. Et il rentra dans les fourrés, tomba de nouveau sur des gardes, acheva de perdre toute direction et même toute pensée, ne fut plus qu'une masse lancée, ballottée au gré de la poursuite qui le serrait, l'enveloppait de minute en minute. Rien n'existait plus que le besoin de galoper, de galoper sans cesse, toujours plus fort. Des étoiles de carrefours se succédaient, il traversa une grande pelouse, où la pleine lumière lui donna comme un éblouissement. Là, tout d'un coup, il avait senti le souffle ardent de la chasse sur sa nuque, des haleines voraces qui le mangeaient déjà. Des cris retentissaient, une main avait failli le saisir, une ruée de corps piétinaient, se bousculaient dans le vent de sa course. Et, par un suprême effort, il sauta, rampa, se redressa, se trouva de nouveau seul, parmi les jeunes et calmes verdures, galopant, galopant.

C'était la fin. Il faillit culbuter. Ses pieds brisés ne le portaient plus, ses oreilles saignaient, de l'écume lui souillait la bouche. Un grand souffle de tempête soulevait ses côtes, comme si les bonds de son cœur allaient les briser. Il ruisselait d'eau et de sueur, fangeux, hagard, dévoré de faim, vaincu plus encore par la faim que par la fatigue. Et, dans le brouillard qui peu à peu noyait ses yeux fous, il vit soudain la porte d'une remise ouverte, derrière une sorte de chalet, caché dans les arbres. Personne n'était là, qu'un gros chat blanc qui prit la fuite. Il s'y engouffra, alla rouler dans de la paille, parmi des tonneaux vides. Et il y était à peine enfoui, qu'il entendit galoper, galoper la chasse, les agents et les gardes lancés, perdant sa piste et dépassant le chalet, filant du côté des fortifications. Le bruit des gros souliers s'éteignit, un profond silence tomba. Il avait mis les deux mains sur son cœur pour en étouffer les battements, il tomba dans un anéantissement de mort, tandis que de grosses larmes coulaient de ses paupières closes.

Après un quart d'heure de repos, Pierre et Guillaume avaient repris leur promenade, gagnant le lac, allant passer au carrefour des Cascades, pour revenir vers Neuilly, en faisant le tour, par l'autre bord de l'eau. Mais une ondée tomba, les força de s'abriter sous les grosses branches encore nues d'un marronnier; et, la pluie devenant sérieuse, ils avisèrent, au fond d'un bouquet d'arbres, une sorte de chalet, un petit café-restaurant, où ils coururent se réfugier. Dans une allée voisine, ils avaient aperçu un fiacre arrêté, solitaire, dont le cocher, immobile, attendait philosophiquement sous la petite pluie d'été. Et, comme Pierre se hâtait, il eut l'étonnement de reconnaître devant lui, pressant également le pas, Gérard de Quinsac, qui se réfugiait là comme eux, surpris sans doute par l'averse pendant une promenade à pied. Puis, il crut s'être trompé, car il ne vit pas le jeune homme dans la salle. Cette salle, une sorte de véranda vitrée, garnie de quelques petites tables de marbre, était vide. En haut, au premier étage, quatre ou cinq cabinets ouvraient sur un couloir. Et rien ne bougeait, la maison sortait à peine de l'hiver, on y sentait la longue humidité des établissements que la disparition de la clientèle force à fermer de novembre à mars. Derrière, il y avait une écurie, une remise, des dépendances, envahies par la mousse, tout un coin charmant d'ailleurs, que les jardiniers et les peintres allaient remettre en état, pour les parties galantes et l'encombrement joyeux des beaux jours.

—Mais je crois que ce n'est pas ouvert, ici, dit Guillaume, en entrant dans le grand silence de la maison.

Pierre s'était assis devant une des petites tables.

—On nous permettra toujours bien d'y attendre que la pluie cesse.

Pourtant, un garçon parut. Il descendait du premier étage, il semblait fort affairé, fouillant un buffet pour réunir quelques petits gâteaux secs sur une assiette. Et il finit par servir aux deux frères des petits verres de chartreuse.

En haut, dans un des cabinets, la baronne Eve Duvillard, venue en fiacre, attendait Gérard depuis près d'une demi-heure. C'était là qu'ils avaient pris rendez-vous, la veille, à la vente de charité. Les souvenirs les plus doux devaient les y attendre; car, deux années auparavant, dans la lune de miel de leur liaison, ils s'y étaient délicieusement rencontrés, lorsqu'elle n'osait point encore aller chez lui et qu'ils avaient découvert ce nid caché, si désert, aux jours hésitants du printemps frileux. Et, certainement, en le choisissant pour ce rendez-vous suprême de leur passion finissante, elle n'avait pas cédé seulement à la crainte d'être surveillée, elle avait eu aussi l'idée poétique de retrouver là les premiers baisers, pour qu'ils fussent les derniers peut-être. Cela était si charmant, ce refuge, au milieu de ce grand bois aristocratique, à deux pas des larges allées où passait tout Paris! Son cœur d'amoureuse tendre en était touché jusqu'aux larmes, dans la désolation de l'amère fin qu'elle sentait venir.