Théophile Morin était venu, averti par Pierre de la douloureuse nouvelle; et, lorsque les quatre hommes se mirent à table, à sept heures, Barthès ne savait rien encore. Toute la journée, il s'était promené d'un bout à l'autre de sa chambre, de son pas lourd de lion en cage, vivant là, dans cet asile offert par un ami, en grand enfant héroïque qui ne s'inquiétait jamais des conditions du présent, ni des menaces du lendemain. Sa vie avait toujours été un espoir sans limites, qui toujours se brisait contre les bornes de la réalité. Tout ce qu'il avait aimé, tout ce qu'il avait cru acheter par près de cinquante ans de prison et d'exil, la liberté égalitaire, la république fraternelle, avait beau crouler déjà, donner à son rêve les plus durs démentis: il gardait quand même sa foi, la foi candide de sa jeunesse, certaine du prochain avenir. Il souriait divinement, lorsque les nouveaux venus, les violents qui l'avaient dépassé, le raillaient, le traitaient en bon vieillard. Lui-même ne comprenait rien aux sectes nouvelles, s'indignait de leur manque d'humanité, superbe et têtu dans son idée de régénérer le monde par la conception simpliste des hommes naturellement bons, tous libres et tous frères.

Et, ce soir-là, en dînant, se sentant avec des amis tendres, il fut très gai, il montra l'ingénuité de son âme, par l'absolue certitude où il était de voir son idéal se réaliser prochainement, malgré tout. Puis, comme il était un conteur exquis, lorsqu'il voulait bien causer, il eut des histoires charmantes sur ses diverses prisons. Il les connaissait toutes, et Sainte-Pélagie, et le Mont-Saint-Michel, et Belle-Ile-en-Mer, et Clairvaux, et les cachots transitoires, et les pontons empoisonnés, riant encore à certains souvenirs, disant le refuge qu'il avait partout trouvé dans sa libre conscience. Et les trois hommes qui l'écoutaient, étaient charmés, malgré l'angoisse qui leur serrait le cœur, à la pensée que cet éternel prisonnier, cet éternel banni, devait se lever de nouveau et reprendre son bâton, pour le départ.

Au dessert seulement, Pierre parla. Il dit de quelle façon le ministre l'avait fait appeler et les quarante-huit heures qu'il donnait à Barthès pour gagner la frontière, s'il ne voulait pas être arrêté. Le vieil homme, à la longue toison blanche, au nez en bec d'aigle, aux yeux toujours brûlants de jeunesse, se leva gravement, voulut partir tout de suite.

—Comment, mon enfant, vous savez cela depuis hier, et vous m'avez gardé, vous m'avez fait courir le risque de vous compromettre davantage, en restant dans votre maison!... Il faut m'excuser, je ne pensais pas au tracas que je vous donne, je croyais que tout allait s'arranger si bien!... Et merci, merci à Guillaume, merci à vous, des quelques jours si calmes que vous avez donnés au vieux vagabond, au vieux fou que je suis!

On le supplia de rester jusqu'au lendemain matin, il n'écouta rien. Un train partait pour Bruxelles, vers minuit, et il avait tout le temps de le prendre. Même il refusa formellement que Morin se donnât la peine de l'accompagner. Morin n'était pas riche, avait ses occupations. Pourquoi donc lui aurait-il pris son temps, lorsqu'il était si simple qu'il partît seul? Il retournait à l'exil, comme à une misère, à une douleur depuis longtemps connue, en Juif errant de la liberté, que son martyre légendaire pousse éternellement par le vaste monde.

A dix heures, dans la petite rue endormie, lorsqu'il prit congé de ses hôtes, des larmes noyèrent ses yeux.

—Ah! je ne suis plus jeune, c'est fini cette fois, je ne reviendrai pas, mes os vont dormir là-bas, dans quelque coin.

Mais, après avoir embrassé tendrement Guillaume et Pierre, il eut un redressement de toute son indomptable et fière personne, il jeta un suprême cri d'espoir.

—Bah! qui sait? le triomphe est pour demain peut-être, l'avenir est à qui le fait et l'attend!

Et il avait disparu, que, longtemps encore, on entendit le bruit sonore et ferme de ses pas se perdre au loin, dans la nuit claire.