Enfin, Monferrand aperçut Vignon, poussé par ses amis, qui se levait et montait à la tribune. Alors, son sourire retrouva toute sa bonhomie malicieuse; et il reprit sa place au banc des ministres, pour écouter béatement.

Avec Vignon, tout de suite, l'air de la Chambre changea. Il était mince et correct à la tribune, avec sa belle barbe blonde, ses yeux bleus, son attitude souple de jeunesse. Mais surtout il parlait en homme pratique, d'une éloquence simple et directe, qui faisait paraître plus vides et plus emphatiques les déclamations de ses aînés. Il avait gardé de son passage dans l'administration une vive intelligence des affaires, une façon aisée de poser et de résoudre les questions les plus complexes. Actif, brave, sûr de son étoile, ayant la chance d'être trop jeune et trop adroit pour s'être encore compromis dans rien, il marchait à l'avenir, après s'être donné un programme un peu plus avancé que celui de Barroux et de Monferrand, afin d'avoir une raison de prendre leur place, après les avoir renversés, très capable d'ailleurs de réaliser ce programme, en tentant les réformes depuis si longtemps promises. Il avait compris que l'honnêteté, servie par la prudence et la finesse, aurait enfin son jour. Et, très posément, de sa voix claire, il dit ce qu'il y avait à dire, ce que le bon sens, la sourde conscience de la Chambre elle-même attendait. Certes, il était le premier à se réjouir d'une arrestation qui rassurerait le pays. Mais il ne voyait pas quel lien il pouvait y avoir entre cette arrestation et la triste affaire soumise à la Chambre. C'étaient là deux questions totalement différentes, il suppliait ses collègues de ne pas voter sous l'excitation passagère où il les voyait. Il fallait que la lumière fût complète, et ce n'était naturellement pas les deux ministres incriminés qui pouvaient la faire. Du reste, il se prononçait contre l'idée d'une commission d'enquête, il était d'avis qu'on devait simplement déférer les coupables, s'il y en avait, à la justice. Et il termina lui aussi par une discrète allusion à l'influence grandissante du clergé, en disant qu'il n'admettait les compromissions d'aucune part, repoussant aussi bien la dictature d'Etat que le réveil de l'ancien esprit théocratique.

Des «Très bien! très bien!» coururent d'un bout à l'autre de la Chambre, il n'y eut que quelques applaudissements, lorsque Vignon regagna sa place. Mais la Chambre s'était ressaisie, la situation apparaissait si nette, le vote, si certain, que Mège, dont l'intention était de parler encore, eut la sagesse de se résigner au silence. Et l'on remarqua l'attitude tranquille de Monferrand, qui n'avait cessé d'écouter Vignon avec complaisance, comme s'il rendait hommage au talent d'un adversaire; tandis que Barroux, depuis le froid de glace où venait de tomber son discours, était resté à son banc, immobile, d'une pâleur de mort, comme foudroyé, écrasé sous l'écroulement du vieux monde.

—Allons, ça y est! reprit Massot, fichu, le ministère!... Vous savez, ce petit Vignon, il ira loin. On dit qu'il rêve l'Elysée. En tout cas, le voilà désigné pour être le chef du prochain cabinet.

Puis, au milieu du brouhaha des scrutins qui s'ouvraient, comme il voulait s'en aller, le général le retint.

—Attendez donc, monsieur Massot... Quel dégoût, que cette cuisine parlementaire! Vous devriez le dire dans un article, montrer comment le pays est peu à peu affaibli, gâté jusqu'aux moelles, par des journées pareilles d'inutiles et sales discussions. Une bataille, où cinquante mille hommes resteraient par terre, nous épuiserait moins, nous laisserait au cœur plus de vie, que dix ans d'abominable parlementarisme... Venez donc me voir, un matin. Je vous soumettrai un projet de loi militaire, la nécessité d'en revenir à notre armée professionnelle et restreinte d'autrefois, si l'on ne veut pas que notre armée nationale, si embourgeoisée et d'une masse si illusoire, ne soit le poids mort qui coulera la nation.

Depuis l'ouverture de la séance, Pierre n'avait pas prononcé une parole. Il écoutait avec soin, d'abord dans l'intérêt immédiat de son frère, puis gagné peu à peu lui-même par la fièvre qui s'emparait de la salle. Une conviction se faisait en lui que Guillaume ne craignait plus rien; mais quel retentissement d'un événement à un autre, et comme cette arrestation de Salvat se répercutait ici! Les faits se rejoignaient, se traversaient, se transformaient sans cesse. Penché sur le bouillonnement de la salle, il y devinait les mille chocs des passions et des intérêts. Il avait suivi la grande lutte entre Barroux, Monferrand et Vignon; il regardait la joie enfantine du terrible Mège, simplement heureux d'avoir remué le fond boueux de cette eau, où il ne pêchait jamais que pour les autres; et, maintenant, il s'intéressait à Fonsègue, très calme, dans le secret de l'avenir, en train de rassurer Dutheil et Chaigneux, tous deux effarés par la chute certaine du ministère. Puis, c'était toujours à monseigneur Martha qu'il revenait, c'était lui qu'il n'avait pas quitté des yeux, suivant les émotions de la séance sur sa face sereine et heureuse, comme si toute la dramatique comédie parlementaire se fût seulement jouée pour le lointain triomphe espéré par ce prêtre. Et, en attendant qu'on proclamât le résultat du vote, il n'entendait plus, à côté de lui, que Massot et le général causant tactique, cadres et recrutement, se querellant sur la nécessité d'un bain de sang pour toute l'Europe. Ah! la dolente humanité, toujours à se battre, à se dévorer, dans les parlements et sur les champs de bataille, quand donc désarmerait-elle pour vivre enfin selon la justice et la raison?

La confusion s'éternisa, au sujet des ordres du jour, une pluie d'ordres du jour, qui allaient de celui de Mège, très violent, à celui de Vignon, simplement sévère. Le ministère n'acceptait que l'ordre du jour pur et simple, et il fut battu: ce fut enfin celui de Vignon que vota la Chambre, à une majorité de vingt-cinq voix. Une partie de la gauche s'était certainement jointe à la droite et au groupe des socialistes. Toute une longue rumeur, montant de la salle, gagnant les tribunes, accueillit le résultat.

—Allons, dit Massot en partant avec le général et avec Pierre, nous en sommes à un ministère Vignon. Mais, tout de même, Monferrand s'est repêché. A la place de Vignon, je me méfierais.

Le soir, dans la petite maison de Neuilly, il y eut des adieux d'une simplicité et d'une grandeur émouvantes. Après la rentrée de Pierre, attristé, mais rassuré, Guillaume avait décidé formellement que, dès le lendemain, il irait reprendre à Montmartre sa vie et ses travaux habituels. Et, comme Nicolas Barthès, lui aussi, devait partir, la petite maison allait donc retomber dans sa solitude et dans sa désespérance.