Mais un frémissement avait couru, Barroux s'était levé pour monter à la tribune. Il y redressa sa grande taille, dans un mouvement qui lui était habituel et qui rejetait sa tête en arrière. Sa belle face rasée, que gâtait seul le nez trop petit, prenait une majesté voulue, hautaine et un peu triste. Et, tout de suite, il dit sa mélancolie indignée, en beau langage fleuri, avec des gestes de théâtre, une éloquence de tribun romantique, où l'on devinait le brave homme, l'homme tendre, un peu sot, qu'il était au fond. Cependant, ce jour-là, il vibrait d'une réelle et profonde émotion, car son cœur saignait du désastre de sa destinée, il sentait crouler avec lui tout un monde. Ah! le cri de désespoir qu'il retenait, le cri du citoyen que les événements soufflettent et rejettent, le jour où il croit avoir droit au triomphe, pour son dévouement civique! S'être, dès l'empire, donné à la république, corps et biens; avoir lutté, souffert la persécution pour elle, l'avoir fondée ensuite, après les horreurs d'une guerre nationale et d'une guerre civile, au milieu de la quotidienne bataille des partis; puis, lorsqu'elle triomphait enfin, désormais vivante, inexpugnable, s'y sentir brusquement comme un étranger d'un autre âge, entendre les nouveaux venus parler une autre langue, défendre un autre idéal, assister à l'effondrement de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on révère, de tout ce qui vous a donné la force de vaincre! Les puissants ouvriers de la première heure n'étaient plus, Gambetta avait eu raison de mourir. Et quelle amertume pour les derniers vieux qui restaient, au milieu de la jeune génération intelligente et fine, qui souriait doucement, en les trouvant d'un romantisme démodé! Tout croulait, du moment que l'idée de liberté faisait banqueroute, que la liberté n'était plus l'unique bien, le fondement même de la république, qu'ils avaient si chèrement achetée, d'un si long effort.

Très droit, très digne, Barroux avoua. La république était l'arche sainte, les pires moyens se sanctifiaient pour la sauver, dès qu'elle pouvait être en péril. Et il conta l'histoire très simplement, tout l'argent de la banque Duvillard qui allait aux journaux de l'opposition, sous prétexte de publicité, tandis que les journaux républicains touchaient des sommes dérisoires. Comme ministre de l'Intérieur, il avait alors charge de la presse; et qu'aurait-on dit, s'il ne s'était pas efforcé de rétablir un juste équilibre, de façon que la puissance des adversaires du gouvernement ne s'en trouvât pas décuplée? Les mains se tendaient vers lui, vingt journaux, et des plus méritants, des plus fidèles, réclamaient leur légitime part. C'était cette part qu'il leur avait assurée, en leur faisant distribuer les deux cent mille francs portés à son nom, sur la liste. Pas un centime n'était entré dans sa poche, il ne permettait à personne de douter de sa probité, sa simple parole devait suffire. Et, à ce moment, il fut vraiment d'une grandeur admirable, tout disparut, sa médiocrité pompeuse, son emphase, il n'y eut plus qu'un honnête homme, frémissant, le cœur à nu, la conscience saignante de ce qu'il en arrachait de vérité, dans l'amère détresse d'avoir été à la peine et de comprendre qu'il ne serait point à la récompense.

Le discours, en effet, tombait dans un silence de glace. Barroux, naïf, qui avait cru à un élan d'enthousiasme, à une Chambre républicaine l'acclamant d'avoir sauvé la république, était envahi peu à peu lui-même par le souffle froid qui montait de tous les bancs. Tout d'un coup, il se sentit isolé, fini, touché par la mort. C'était en lui un écroulement, un vide de sépulcre. Pourtant, il continua, au milieu du terrible silence, avec une bravoure de pauvre homme qui achève de se suicider, voulant mourir debout, par amour des nobles et éloquentes attitudes. Sa fin fut un dernier beau geste. Lorsqu'il descendit de la tribune, la froideur s'aggrava, il n'y eut pas un applaudissement. Par comble de maladresse, il avait fait une allusion aux menées sourdes de Rome et du clergé, qui, selon lui, ne tendaient qu'à reconquérir les positions perdues et qu'à reconstituer plus ou moins prochainement la monarchie.

—Est-il bête! est-ce qu'on avoue! murmura Massot. Fichu, et le ministère avec lui!

Alors, ce fut au milieu de cette Chambre glacée que Monferrand monta rondement à la tribune. Le malaise était fait de la sourde peur que cause toujours la sincérité, de la désolation des députés vendus qui se sentaient couler à l'abîme, aussi de l'embarras des consciences devant les compromissions plus ou moins excusables de la politique. Et il y eut comme un soulagement public, lorsque Monferrand débuta, à toute volée, par le démenti le plus formel, tapant d'un poing sur la tribune, se donnant de l'autre des coups en pleine poitrine, au nom de son honneur outragé. Ramassé et court, la face en avant, avec son nez épais de sensuel et d'ambitieux, il fut un moment superbe, dans sa carrure, sous laquelle il cachait sa profonde finesse. Il niait tout. Non seulement il ignorait ce que voulait dire ce chiffre de quatre-vingt mille francs inscrit en regard de son nom, mais encore il mettait au défi la terre entière de prouver qu'il avait touché un sou de cet argent. Son indignation bouillonnait, débordait, au point qu'il ne se contentait pas de nier en son nom, qu'il niait aussi au nom de tous les députés, de toutes les Chambres françaises présentes et passées, comme si cette monstruosité d'un mandataire du peuple vendant son vote dépassait la honte des crimes prévus, tombait à l'absurde. Et les applaudissements éclatèrent, la Chambre réchauffée, délivrée, l'acclama.

Pourtant, des voix partirent du petit groupe socialiste, qui huaient, le sommant de s'expliquer sur les Chemins de fer africains, lui rappelant qu'il était ministre des Travaux publics lors du vote, exigeant enfin de savoir ce qu'il comptait faire aujourd'hui comme ministre de l'Intérieur, devant les délations, pour rassurer la conscience du pays. Et il escamota la question, il déclara que, s'il y avait des coupables, justice en serait faite, car personne n'avait besoin de lui rappeler son devoir. Puis, tout d'un coup, avec une force, avec une maîtrise incomparables, il exécuta le mouvement de diversion qu'il préparait depuis la veille. Son devoir, il ne l'oubliait jamais, il le faisait en soldat fidèle de la nation, à toute heure, avec autant de vigilance que de prudence. Ainsi ne l'avait-on pas accusé d'employer la police à il ne savait quel bas service d'espionnage, ce qui aurait permis au fameux Hunter de s'échapper? Eh bien! cette police si calomniée, il pouvait dire à la Chambre à quoi il l'avait réellement employée la veille, ce qu'elle avait fait pour la justice et pour l'ordre. La veille, au Bois de Boulogne, elle avait arrêté le pire des malfaiteurs, l'auteur de l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy, cet ouvrier mécanicien anarchiste, ce Salvat, qui, depuis plus de six semaines, déjouait toutes les recherches. Dans la soirée, on avait obtenu du misérable des aveux complets, la justice allait faire son œuvre promptement. Enfin, la morale publique était vengée, Paris pouvait sortir de sa longue terreur, l'anarchie serait frappée à la tête. Et voilà ce qu'il avait fait, lui, ministre, pour l'honneur et pour le salut du pays, pendant que d'immondes délateurs essayaient vainement de salir son nom, en l'inscrivant sur une liste d'infamie, œuvre inventée des plus basses manœuvres politiques.

Béante, frémissante, la Chambre écoutait. Cette histoire d'une arrestation qui lui tombait du ciel, dont pas un journal du matin n'avait parlé, ce cadeau que semblait lui faire Monferrand du terrible Salvat, lequel commençait à passer pour un simple mythe de scélératesse, toute cette mise en scène la soulevait comme devant un drame longtemps inachevé, et dont le dénouement éclatait soudain devant elle. Profondément remuée et flattée, elle fit une longue ovation à l'orateur, qui continuait à célébrer son acte d'énergie, la société sauvée, le crime châtié, sans oublier l'engagement d'être toujours et partout l'homme fort, maître de l'ordre. Et il conquit même les bancs de la droite, lorsque, se séparant de Barroux, il termina par un salut de sympathie aux catholiques ralliés, par un appel à la concorde des diverses croyances, contre l'ennemi commun, le farouche socialisme qui parlait de tout détruire.

Quand Monferrand descendit de la tribune, le tour était joué, il s'était repêché, la Chambre entière applaudissait, gauche et droite confondues, couvrant la protestation des quelques socialistes, dont la clameur ne faisait qu'ajouter à ce tumulte de triomphe. Des mains se tendaient vers lui, il resta un instant debout, bonhomme et souriant, mais d'un sourire où grandissait une inquiétude. Son succès commençait à le gêner, à lui faire peur. Est-ce qu'il aurait trop bien parlé? est-ce qu'au lieu de se sauver seul, il aurait aussi sauvé le ministère? C'était la ruine de tout son plan, il ne fallait pas que la Chambre votât sous le coup de ce discours qui venait de la bouleverser. Et il passa là deux on trois minutes d'anxiété véritable, à attendre, souriant toujours, si personne ne se levait pour lui répondre.

Dans les tribunes, le succès était aussi grand. On avait vu des dames applaudir. Et monseigneur Martha lui-même donnait les marques de la plus vive satisfaction.

—Hein? mon général, disait Massot en ricanant, voilà nos hommes de guerre d'aujourd'hui, et un rude homme, celui-là!... C'est ce qu'on appelle tirer son épingle du jeu. Seulement, c'est tout de même du bel ouvrage.