Peu à peu, la salle, en bas, se remplissait. Des députés apparaissaient aux portes, descendaient par les étroits passages. La plupart restaient debout, causant avec animation, apportant l'intense fièvre des couloirs. D'autres, assis déjà, la face grise, accablée, levaient les yeux vers le plafond, où blanchissait le vitrage en demi-lune. Le nuageux après-midi devait se gâter encore, la lumière s'était faite livide, dans cette salle pompeuse et morne, aux lourdes colonnes, aux froides statues allégoriques, que la nudité des marbres et des boiseries rendait sévère, égayée seulement par le velours rouge des banquettes et des tribunes.
Alors, Massot nomma chaque député important qui entrait. Mège, arrêté par un autre membre du petit groupe socialiste, gesticulait, s'entraînait. Puis, ce fut Vignon, entouré de quelques amis, affectant un calme souriant, qui descendit les gradins pour gagner sa place. Mais les tribunes attendaient surtout les députés compromis, ceux dont le nom se trouvait sur la liste de Sanier; et ceux-là étaient intéressants à étudier, les uns jouant une entière liberté d'esprit, gais et gamins, les autres s'étant fait au contraire une attitude grave, indignée. Chaigneux se montra vacillant, hésitant, comme plié sous le poids d'une affreuse injustice. Dutheil, au contraire, avait retrouvé sa jolie insouciance, d'une sérénité parfaite, si ce n'était que par instants un tic nerveux tirait sa bouche, dans une inquiétante grimace. Et le plus admiré, ce fut encore Fonsègue, redevenu si maître de lui, la face si nette, l'œil si clair, que tous ses collègues et tout le public qui le dévisageaient, auraient juré de sa complète innocence, tant il avait la tête d'un honnête homme.
—Ah! ce patron, murmura Massot enthousiasmé, il n'y a que lui!... Attention! Voici les ministres. Et surtout ne perdez pas la rencontre de Barroux et de Fonsègue, après l'article de ce matin.
Le hasard venait de faire que Barroux, la tête haute, très pâle et presque provocant, avait dû, pour gagner le banc des ministres, passer devant Fonsègue. Il ne lui parla pas, le regarda fixement, en homme qui a senti l'abandon, la sourde blessure d'un traître. Quant à Fonsègue, très à l'aise, il continua de donner des poignées de main, comme s'il ne s'apercevait même point de ce lourd regard pesant sur lui. D'ailleurs, il affecta de ne pas voir davantage Monferrand, qui marchait derrière Barroux, l'allure bonhomme, ayant l'air de ne rien savoir, de venir paisiblement là, ainsi qu'à une séance ordinaire. Dès qu'il fut à sa place, il leva les yeux, sourit à monseigneur Martha, qui inclinait légèrement la tête. Puis, maître de lui et des autres, heureux des choses qui marchaient bien, telles qu'il les avait voulues, il se mit à se frotter les mains doucement, en un geste familier.
—Quel est donc, demanda Pierre à Massot, ce monsieur gris et triste, assis au banc des ministres?
—Eh! c'est l'excellent Taboureau, l'homme sans prestige, le ministre de l'Instruction publique. Vous ne connaissez que lui; seulement, on ne le reconnaît jamais: il a l'air d'un vieux sou effacé par l'usage... Encore un qui ne doit pas porter le patron dans son cœur, car le Globe de ce matin contenait un article d'autant plus terrible, qu'il était plus mesuré, sur sa parfaite incapacité en tout ce qui concerne les Beaux-Arts. Je serais surpris s'il s'en relevait.
Mais un roulement assourdi de tambours annonça l'arrivée du président et du bureau. Une porte s'ouvrit, un petit cortège défila, pendant qu'un brouhaha confus, des appels, des piétinements, emplissaient l'hémicycle. Le président était debout, il donna un coup de sonnette prolongé, il déclara que la séance était ouverte. Et le silence ne se fit guère, pendant qu'un secrétaire, un grand garçon long et noir, lisait d'une voix aigre le procès-verbal. Ensuite, après l'adoption, des lettres d'excuses furent lues, un petit projet de loi fut même expédié par un vote rapide, à mains levées. Puis, la grosse affaire, l'interpellation de Mège vint enfin, au milieu du frémissement de la salle et de la curiosité passionnée des tribunes. Le gouvernement ayant accepté l'interpellation, la Chambre décida que la discussion aurait lieu tout de suite. Et, cette fois, le plus profond silence s'établit, traversé par moments de courts frissons, où l'on sentait souffler la terreur, la haine, le désir, toute la meute dévorante des appétits déchaînés.
A la tribune, Mège commença avec une modération affectée, précisant, posant la question. Grand, maigre, noueux et tordu comme un sarment de vigne, il y soutenait des deux mains sa taille un peu courbée, interrompu souvent par la petite toux de la lente tuberculose dont il brûlait. Mais ses yeux étincelaient de passion derrière son binocle, et peu à peu sa voix criarde et déchirante s'élevait, tonnait, tandis qu'il redressait son corps dégingandé, dans une gesticulation violente. Il rappela que, près de deux mois auparavant, lors des premières dénonciations de la Voix du Peuple, il avait demandé à interpeller le gouvernement sur cette déplorable affaire des Chemins de fer africains; et il fit remarquer avec justesse que, si la Chambre, cédant à des sentiments qu'il voulait bien ignorer, n'avait pas ajourné son interpellation, la clarté serait faite depuis longtemps, ce qui aurait empêché la recrudescence du scandale, toute cette violente campagne de délations dont le pays écœuré souffrait. Aujourd'hui, on le comprenait enfin, le silence était devenu impossible, les deux ministres accusés si bruyamment de prévarication devaient répondre, établir leur parfaite innocence, faire sur leur cas la plus éclatante lumière; sans compter que le parlement entier ne pouvait rester sous l'accusation d'une vénalité déshonorante. Et il refit toute l'histoire de l'affaire, la concession des Chemins de fer africains donnée au banquier Duvillard, puis la fameuse émission de valeurs à lots votée par la Chambre, grâce à un maquignonnage effréné, à un marchandage et à un achat des consciences, si l'on en croyait les accusateurs. Et ce fut ici qu'il s'enflamma, qu'il en arriva aux pires violences, lorsqu'il parla du mystérieux Hunter, ce racoleur de Duvillard, que la police avait laissé fuir, tandis qu'elle était occupée à filer les députés socialistes. Il tapait du poing sur la tribune, il sommait Barroux de démentir catégoriquement qu'il eût jamais touché un centime des deux cent mille francs, inscrits à son nom sur la liste. Des voix lui criaient de lire la liste tout entière; d'autres, quand il voulut la lire, se déchaînèrent, en vociférant que c'était une indignité, qu'on n'apportait pas dans une Chambre française un pareil document de mensonge et de calomnie. Et lui continuait frénétique, jetait Sanier à la boue, se défendait d'avoir rien de commun avec les insulteurs, mais exigeait que la justice fût pour tous, et que, s'il y avait des vendus parmi ses collègues, on les envoyât le soir coucher à Mazas.
Debout au bureau monumental, le président sonnait, impuissant, en pilote qui n'est plus maître de la tempête. Seuls, parmi les faces congestionnées et aboyantes, les huissiers gardaient la gravité impassible de leurs fonctions. Entre les rafales, on continuait à entendre la voix de l'orateur, qui, par une brusque transition, en était venu à opposer la société collectiviste de son rêve à la criminelle société capitaliste, capable d'engendrer de tels scandales. Et il cédait de plus en plus à son exaltation d'apôtre, un apôtre qui mettait une obstination farouche à vouloir refaire le monde selon sa foi. Le collectivisme était devenu une doctrine, un dogme, hors duquel il n'y avait point de salut. Les jours prédits viendraient bientôt, il les attendait avec un sourire de confiance, n'ayant plus qu'à renverser ce ministère, puis un autre encore peut-être, pour prendre enfin le pouvoir lui-même, en réformateur qui pacifierait les peuples. Ce sectaire, ainsi que l'en accusaient les socialistes du dehors, avait du sang de dictateur dans les veines. Et, de nouveau, on l'écoutait, sa rhétorique de fièvre et d'entêtement avait fini par lasser le bruit. Lorsqu'il voulut bien quitter la tribune, les applaudissements furent très bruyants sur quelques bancs de la gauche.
—Vous savez, dit Massot au général, que je l'ai rencontré l'autre jour au Jardin des Plantes, avec ses trois enfants qu'il promenait. Il avait pour eux des soins de vieille nourrice... C'est un très brave homme, et qui cache son ménage de pauvre, paraît-il.