—Ma pauvre Marie! dit tendrement Guillaume, voilà ce que c'est que d'être dans l'absolu... Vous qui êtes en tout si équilibrée, si saine et si sage, parce que vous acceptez le relatif des choses et que vous demandez à la vie uniquement ce qu'elle peut donner, vous perdez toute sagesse et tout équilibre, lorsque vous tombez à cet absolu que vous vous faites de l'idée de justice... Qui de nous ne pèche de la sorte?

Marie, confuse encore, plaisanta.

—Cela fait au moins que je ne suis pas parfaite.

—Ah! certes, tant mieux! et je ne vous en aime que davantage.

C'est ce que Pierre aurait crié volontiers, lui aussi. Cette scène l'avait profondément remué, sans qu'il pût dégager encore tout ce qu'elle éveillait en lui. Son abominable tourment ne venait-il pas de l'absolu où il voulait vivre, cet absolu qu'il avait jusqu'ici demandé aux êtres et aux choses? Il avait cherché la foi totale, il s'était jeté par désespérance dans la négation totale. Et cette hautaine attitude qu'il avait gardée dans l'écroulement de tout, cette réputation de saint prêtre qu'il s'était faite, lorsque le néant seul l'habitait, n'était-ce pas encore un désir mauvais de l'absolu, la simple pose romantique de son aveuglement et de son orgueil? Pendant que son frère tout à l'heure parlait, louant Marie de ne demander à la vie que ce qu'elle pouvait donner, il lui avait semblé que ces paroles venaient à lui comme un conseil et passaient sur sa face comme un souffle frais de nature. Mais cela restait si confus encore, et sa seule joie précise était la colère où il venait de voir cette jeune fille, la faute qui la rapprochait de lui, qui la faisait descendre de la sérénité de perfection, dont il souffrait inconsciemment sans doute. Quel sentiment agissait? il ne s'en rendait même pas compte. Ce jour-là, il causa quelques instants avec elle, et il partit en la trouvant très bonne, très humaine.

Dès le surlendemain, Pierre monta passer l'après-midi dans le grand atelier ensoleillé, en face de Paris. Depuis qu'il avait conscience de son oisiveté, il s'ennuyait beaucoup, il commençait à ne se distraire que là, parmi cette famille qui travaillait si gaiement. Son frère le gronda de n'être pas venu déjeuner, et il promit de revenir le lendemain, assez tôt pour s'asseoir à leur table. Une semaine s'écoula, il n'y avait plus qu'une bonne camaraderie entre Marie et lui, sans trace de ce malaise, de cette hostilité qui les avait d'abord heurtés l'un contre l'autre. L'idée de ce prêtre en soutane ne la gênait d'ailleurs aucunement; car, dans son tranquille athéisme, jamais elle n'avait eu l'idée qu'un prêtre pouvait être un homme à part. Et c'était là maintenant ce qui l'étonnait, ce qui le ravissait, l'accueil fraternel qu'il recevait d'elle, comme s'il eût porté le veston, eu les idées, mené la vie de ses grands neveux, sans que rien le distinguât des autres hommes. Et ce qui le stupéfiait davantage encore, c'était le silence qu'elle gardait sur la question religieuse, l'insouciance profonde, tranquille et heureuse, où elle semblait être du divin et de l'au-delà, ce terrifiant domaine du mystère, au travers duquel lui-même traînait une si douloureuse agonie.

Dès qu'il reparut ainsi tous les deux ou trois jours, elle s'aperçut bien qu'il souffrait. Qu'avait-il donc? Elle le questionna d'un air de bonne amitié; et, comme elle n'en tirait que des réponses évasives, elle sentit là une douleur saignante, honteuse d'elle-même, que le secret où elle s'aggravait rendait inguérissable. Sa pitié de femme s'éveilla, elle se prit d'une affection croissante pour ce grand garçon pâle, aux yeux brûlants de fièvre, que rongeait une torture intérieure dont il ne voulait parler à personne. Sans doute elle questionna Guillaume sur son frère si triste, si désespéré; et il dut lui confier une partie du secret, pour qu'elle l'aidât à le tirer de son tourment, en lui rendant le goût de vivre. Il était si heureux qu'elle le traitât en ami, en frère! Enfin, ce fut Pierre lui-même qui, un soir, comme elle le pressait affectueusement de se confesser à elle, en lui voyant des larmes dans les yeux, devant un morne crépuscule tombant sur Paris, avoua tout d'un coup sa torture, dit quel vide mortel la perte de la foi avait à jamais creusé en lui. Ah! ne plus croire, ne plus aimer, n'être que cendre, ne pas savoir par quelle autre certitude remplacer Dieu absent! Elle le regardait, stupéfaite, béante. Mais il était fou! Et elle le lui dit, dans l'étonnement et la révolte où la jetait un pareil cri de misère. Désespérer, ne plus croire, ne plus aimer, parce que l'hypothèse du divin croule, et cela lorsque le vaste monde est là, la vie avec son devoir d'être vécue, toutes les créatures et toutes les choses à être aimées et secourues, sans compter l'universelle besogne, la tâche que chacun vient remplir! Il était fou sûrement, et d'une folie noire, dont elle jura de le guérir.

Dès lors, cet extraordinaire garçon, qui d'abord l'avait gênée, puis étonnée, lui causa un grand attendrissement. Elle lui fut très douce, très gaie, le soignant avec des délicatesses adroites d'esprit et de cœur. Ils avaient eu tous les deux une enfance commune, car leurs mères, également pieuses, les avaient élevés dans une religion étroite. Mais ensuite, quels sorts différents, quelles aventures contraires! Tandis que lui, lié par son serment de prêtre, se débattait douloureusement dans son doute, elle, mise au lycée Fénelon, dès la mort de sa mère, y avait grandi loin de tout culte, en un oubli peu à peu total de ses premières impressions religieuses. Et c'était pour lui une continuelle surprise qu'elle eût échappé de la sorte au frisson de l'au-delà, lorsque lui-même en restait ravagé si profondément. Dans leurs causeries, quand il s'étonnait de cela, elle riait à belles dents, disait que l'enfer ne lui avait jamais fait peur, parce qu'elle savait bien qu'il ne pouvait exister, ajoutait qu'elle vivait paisible, sans l'espoir d'aller au ciel, en tâchant de s'accommoder sagement aux nécessités de cette terre. Affaire de tempérament peut-être. Mais affaire d'instruction aussi. Car jamais instruction complète n'était tombée dans une cervelle plus solide, dans un caractère plus droit. Et le miracle, avec toute cette science entassée un peu au hasard, était qu'elle fût restée très femme, très tendre, sans rien de dur ni de viril. Elle n'était que libre, loyale et charmante.

—Ah! mon ami, lui disait-elle, si vous saviez combien il m'est facile d'être heureuse, lorsque les êtres chers ne souffrent pas trop autour de moi! Personnellement, je m'arrange toujours avec la vie, je m'y adapte, je travaille, je me contente quand même. Aussi la douleur ne m'est-elle jamais venue que par les autres, car je ne puis m'empêcher de vouloir que tout le monde soit à peu près heureux; et il y en a qui résistent... Ainsi, moi, j'ai longtemps été pauvre, sans cesser d'être gaie. Je ne désire rien, que les choses qui ne s'achètent pas. La misère n'en est pas moins la grande abomination, la révoltante injustice qui me jette hors de moi. Je comprends que tout ait croulé pour vous, lorsque la charité vous a semblé insuffisante et dérisoire. Pourtant, elle soulage, donner est si doux! Et puis, un jour, par la raison, par le travail, par le bon fonctionnement de la vie elle-même, il faudra bien que la justice règne... Hein? c'est moi qui prêche. Ah! que j'en ai peu le goût! Ce serait si ridicule que je voulusse vous guérir, avec mes phrases de grande fille savante! Mais c'est vrai, cependant, que je songe à vous tirer de votre maladie noire, et pour cela je ne vous demande que de venir vivre le plus possible chez nous. Vous n'ignorez pas que c'est le cher désir de Guillaume. Nous vous aimerons tous si fort, vous nous verrez tous si tendrement unis, si joyeux à la commune besogne, que vous rentrerez dans la vérité, en vous remettant avec nous à l'école de la bonne nature... Vivez, travaillez, aimez, espérez!

Pierre souriait et revenait maintenant presque tous les jours. Elle était si affectueuse, lorsqu'elle le sermonnait gentiment ainsi, de son air de sagesse! Et, comme elle le disait, il faisait si tendre dans le vaste atelier, cela sentait si bon la joie d'être ensemble, de se donner ensemble à la même œuvre de santé et de vérité! Honteux de ne rien faire, ayant le besoin d'occuper ses doigts et sa pensée, il s'était d'abord intéressé aux bois que gravait Antoine. Pourquoi n'aurait-il pas essayé, lui aussi? Mais il s'inquiéta, ne se sentit pas le don, la volonté de l'art; et, comme l'amas de livres, le travail purement intellectuel de François le rebutaient, au sortir du gouffre d'erreurs où la discussion des textes l'avait noyé, il se trouva porté vers le travail manuel de Thomas, se passionnant pour la mécanique, dont la précision et la netteté satisfaisaient sa soif ardente de certitude. Il se mit aux ordres du jeune homme, tira le soufflet de la forge, lui tint sur l'enclume la pièce à forger. Et, parfois, il servait lui aussi de préparateur à son frère, il passait un grand tablier bleu sur sa soutane, pour l'aider dans ses expériences. Alors, il fit partie de l'atelier, il n'y eut là qu'un travailleur de plus.