Au son inquiet et frémissant de la voix, madame Théodore comprit qu'elle n'aurait pas dû mêler ainsi cette dame à ses tristes affaires; et, tout de suite, humblement, elle s'effaça.
—Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser. Peut-être bien que je me trompe.
Doucement, madame Mathis s'était remise à coudre, comme si elle se fût hâtée de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misère décente, où, seule, ignorée, elle mangeait à peine du pain. Ah! son cher fils adoré, il avait beau la négliger beaucoup, elle n'espérait plus qu'en lui, il restait son dernier rêve, toutes sortes de bonheurs dont il la comblerait un jour!
Mère-Grand redescendit, chargée d'un paquet de hardes et de linge, et ce fut avec des remerciements sans fin que madame Théodore et la petite Céline se retirèrent. Longtemps après leur départ, Guillaume se promena de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front barré de rides.
Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hésitant et torturé, il eut la surprise d'assister à une visite d'une autre sorte. Un coup de vent entra, des jupes volantes, des rires en fusée, et c'était la petite princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid, suivait.
—C'est moi, cher maître, je vous avais promis ma visite, en élève que votre génie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu m'amener, dès notre retour de Norvège, car ma première visite est pour vous.
Elle se tournait, saluait à l'aise, très gracieusement, Pierre et Marie, François et Antoine, qui se trouvaient là.
—Oh! la Norvège, cher maître, vous n'avez pas idée d'une telle virginité! Nous devrions tous aller boire à cette source neuve d'idéal, nous en reviendrions tous purifiés, rajeunis, capables des grands renoncements.
La vérité était qu'elle y avait passé des jours mortels, sans parvenir à se mettre au régime lacté que lui imposait son jeune amant. Ce voyage de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces et des neiges, était sans doute d'une élégance rare, qui disait bien la distinction de leur amour, exempt de toute matérialité grossière. Leur âme seule était du voyage, et ils ne devaient y connaître que des baisers d'âme. Le malheur fut, une nuit, dans un hôtel, comme il s'obstinait à la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu'elle s'exaspéra au point de prendre une cravache et de le cingler, à tour de bras. Lui-même eut la faiblesse de se fâcher, de la battre comme plâtre. De sorte qu'ils tombèrent ensuite dans les bras l'un de l'autre et qu'ils succombèrent, se possédèrent, comme des gens du commun. Au réveil, elle trouva médiocre cette sensation qu'elle était venue chercher si loin, tandis que lui ne l'excusa pas d'avoir si bassement dénoué une aventure dont il avait espéré quelque intellectualité. A quoi bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville déjà souillée de France aurait suffi? Et, dès le lendemain, n'étant plus assez purs, ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rêve, ils reprirent le bateau.
Brusquement, elle s'interrompit dans son extase pâmée au sujet de la Norvège, car il était inutile de confesser à tous leur échec lamentable. Et elle s'écria: