—Vous savez, reprit-il en se calmant, que son hôtel dévalisé et souillé est un coup de la police... On a voulu, à la veille du procès de Salvat, achever de perdre l'anarchie dans l'idée des bourgeois.

Guillaume devint attentif.

—Oui, elle m'a dit cela... Mais je ne crois guère à cette histoire. Si Bergaz n'avait agi que sous l'influence dont vous parlez, on l'aurait arrêté avec les autres, comme autrefois on a, dans le même coup de filet, arrêté Raphanel et ceux qu'il avait vendus... Et puis, j'ai un peu connu Bergaz, c'est un pillard.

Sa voix s'était assombrie, il eut un geste de grand chagrin.

—Certes, je comprends toutes les revendications, même toutes les légitimes représailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la jouissance, ah! non, je ne puis m'y faire. La hautaine espérance d'une société juste et meilleure en est dégradée en moi... Ce vol de l'hôtel de Harth m'a désolé.

Janzen avait son énigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.

—Bah! affaire d'atavisme, ce sont les siècles d'éducation et de croyance, derrière vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce qu'on ne veut pas rendre... Ce qui me fâche, moi, c'est que Bergaz a choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comédie, un effet oratoire que se prépare le procureur qui demandera la tête de Salvat.

Il s'obstinait à son explication, dans sa haine de la police, peut-être aussi à la suite d'une brouille avec Bergaz, qu'il avait fréquenté. Son existence de sans-patrie, promenée au travers de l'Europe en un rêve sanglant, restait insondable. Et Guillaume, renonçant à discuter, se contenta de dire:

—Ah! ce misérable Salvat, tout l'accable, tout l'écrasera!... Vous ne sauriez croire, mes amis, dans quelle colère croissante me jette son aventure. C'est un soulèvement de toutes mes idées de justice et de vérité, que les événements de chaque jour aggravent, exaspèrent. Un fou assurément! mais qui a tant d'excuses, qui n'est au fond qu'un martyr dévoyé! Et le voilà la victime désignée, chargée des crimes d'un peuple, payant pour nous tous!

Bache et Morin hochaient la tête, sans répondre. Eux deux professaient l'horreur de l'anarchie. Morin, oubliant que son premier maître, Proudhon, avait lancé le mot, presque la chose, ne se souvenait que de son dieu Auguste Comte, pour s'enfermer avec lui dans le bel ordre hiérarchique des sciences, prêt à se résigner au bon tyran, jusqu'au jour où le peuple, instruit et pacifié, serait digne du bonheur. Et, quant à Bache, le vieil humanitaire mystique était en lui profondément blessé par la sécheresse individualiste de la théorie libertaire: il haussait doucement les épaules, il disait que toute solution se trouvait dans Fourier, qui avait à jamais réalisé l'avenir, en décrétant l'alliance du talent, du travail et du capital. Mais l'un et l'autre, pourtant, mécontents de la république bourgeoise, si lente aux réformes, trouvant que leurs idées étaient bafouées et que tout allait de mal en pis, consentaient à se fâcher sur la façon dont les partis adverses s'efforçaient d'utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le conquérir.