—Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministérielle dure depuis trois semaines bientôt! Tous les appétits s'y montrent à nu, c'est un spectacle écœurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que le président a dû prendre de nouveau le parti d'appeler Vignon à l'Elysée?
—Oh! les journaux, murmura Morin de son air las, je ne les lis plus... A quoi bon? ils sont si mal faits, et ils mentent tous.
La crise ministérielle, en effet, s'était éternisée. Très correctement, obéissant aux indications que lui fournissait la séance où était tombé le ministère Barroux, le président de la république avait mandé Vignon, le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait semblé que c'était une besogne aisée, réclamant au plus deux ou trois jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef du parti radical amènerait avec lui au pouvoir. Mais des difficultés de toutes sortes avaient surgi, Vignon s'était débattu pendant dix jours au milieu d'inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse, craignant de s'user pour plus tard, s'il s'obstinait, il avait dû prévenir le président qu'il renonçait à la tâche. Aussitôt, celui-ci avait fait venir d'autres députés, s'informant, questionnant, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé un d'assez brave pour tenter l'expérience à son tour; et les mêmes faits s'étaient produits, d'abord le projet d'une liste qui semblait devoir devenir définitive en quelques heures, puis des hésitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant à un échec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entravé Vignon, venait de recommencer, mystérieux et puissant, comme si toute une bande d'invisibles complices s'employaient à faire avorter les combinaisons, dans un intérêt caché. C'étaient, de partout, et de plus en plus invincibles, mille empêchements qui se levaient, jalousies, incompatibilités, défections, créées dans l'ombre par des mains expertes, grâce à l'emploi de toutes les pressions imaginables, les menaces, les promesses, les passions exaspérées et heurtées. Et il avait fallu que le président, fort embarrassé, mandât de nouveau Vignon, qui, cette fois, s'étant recueilli, ayant en poche sa liste presque complète, paraissait être certain de réussir dans les quarante-huit heures.
—Ce n'est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informés prétendent que Vignon échouera comme la première fois... Voyez-vous, rien ne m'ôtera de l'idée que c'est la bande à Duvillard qui mène les choses. Au profit de quel monsieur, ah! ça, je l'ignore. Mais soyez convaincus qu'il s'agit, avant tout, d'étouffer l'affaire des Chemins de fer africains... Si Monferrand n'était pas trop compromis, je flairerais là un tour de sa façon. Avez-vous remarqué comme le Globe, qui, du matin au soir, a lâché Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec une sympathie respectueuse? C'est un symptôme grave, car Fonsègue n'a pas l'habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que voulez-vous attendre de cette exécrable Chambre? Il s'y trame sûrement quelque malpropreté.
—Et ce grand niais de Mège, dit Morin, qui fait les affaires de tous les partis, excepté du sien! Est-il assez dupe, avec son idée qu'il lui suffira d'user un à un les cabinets, pour aboutir à celui dont il sera le chef?
Au nom de Mège, tous s'étaient récriés, mis d'accord par leur commune haine. Bache, qui pourtant pensait comme l'apôtre du collectivisme d'Etat sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de ses actes, avec une sévérité impitoyable. Quant à Janzen, il le traitait simplement en bourgeois réactionnaire, qu'il faudrait balayer un des premiers. Et c'était là leur passion à tous, ils se montraient justes parfois pour des hommes, des adversaires irréconciliables, qui n'avaient aucune de leurs idées, tandis que le grand crime sans pardon possible était de penser à peu près comme eux, sans être absolument d'accord sur toutes choses.
La discussion continua, mêlant et opposant les systèmes, sautant de la politique à la presse, s'égarant, se passionnant, à propos des dénonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot boueux, dans un débordement d'égout. Et Guillaume, qui s'était mis, selon son habitude, à marcher de long en large, sortit de sa dolente rêverie, pour s'écrier:
—Ah! ce Sanier, quelle besogne immonde! Il n'y aura bientôt plus ni une chose, ni un être, sur lequel il n'aura pas vomi. On le croit avec soi, et l'on est éclaboussé... N'a-t-il pas raconté hier que, lorsqu'on a arrêté Salvat, au Bois de Boulogne, on avait trouvé sur lui des fausses clefs et des porte-monnaie, volés à des promeneurs!... Salvat toujours! Salvat, le sujet inépuisable d'articles, le nom imprimé qui suffit à tripler la vente! Salvat, l'heureuse diversion pour les vendus des Chemins de fer africains! Salvat, le champ de bataille où se défont et se font les ministères! Tous l'exploitent et tous l'égorgent.
Ce fut, cette nuit-là, le cri de révolte et de pitié sur lequel les amis se séparèrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l'immensité braisillante de Paris, avait écouté pendant des heures, sans desserrer les lèvres. Il était en proie à son doute, à sa lutte intérieure, et aucune solution, aucun apaisement, ne lui était encore apporté par tant d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner le vieux monde à disparaître, sans pouvoir rebâtir, d'un même effort fraternel, le monde futur de justice et de vérité. Et le Paris nocturne, semé d'étoiles, étincelant comme un ciel d'été, restait lui aussi la grande énigme, le chaos noir, la cendre obscure toute pétillante d'étincelles, dont la prochaine aurore devait sortir. Quel avenir s'enfantait là pour la terre entière, quelle parole décisive de salut et de bonheur allait, avec le jour, s'envoler aux quatre points de l'horizon?
Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans sa colère.