Tremblant, il l'emmenait à l'écart, comme pour le soustraire au scandale des quelques rares passants; et ses forces défaillirent, il se laissa tomber sur un tas de briques, oublié là, dans l'herbe, au fond d'un chantier.
Cette grande douleur réelle de son vieil ami, si tendre, avait bouleversé Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et des anathèmes. Des larmes étaient aussi montées à ses yeux, dans la souffrance brusque, imprévue, d'une telle rencontre, à laquelle il aurait pourtant dû s'attendre. C'était un arrachement encore, et où coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme, dont il avait si longtemps partagé le rêve charitable, l'espoir du salut du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de pardons mis en commun, dans le désir de hâter l'heureuse moisson future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine attente!
Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.
—Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse dans l'affreux tourment d'où je sors. Je croyais en être guéri, et mon pauvre cœur vient de se fendre, rien qu'à vous rencontrer... Je vous en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait. C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous avais consulté, qu'il vaut mieux ne plus être prêtre que d'être un prêtre sans foi et sans honneur.
—Oui, oui, répéta doucement l'abbé Rose, vous n'aviez plus la foi, je m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d'heures j'ai passées à vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'écoutiez encore, il faut que je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au nom de la charité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez, reprenez votre tâche de consolation et d'espérance.
Pierre, qui s'était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même de la basilique, se passionna.
—La charité! la charité! c'est la certitude de son néant et de son inévitable banqueroute qui a fini de tuer le prêtre en moi... Comment pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entière s'est épuisée à donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les autres et pour vous, que l'injuste misère perpétuée, aggravée même, sans jamais pouvoir fixer le jour où l'abomination cessera?... La récompense après la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des siècles.
Et il lui rappela leur vie, là-bas, dans le quartier de Charonne, lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombés à la rue, lorsqu'ils secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable qui avait abouti, pour lui, au blâme de ses supérieurs, à une sorte d'exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus sévères, s'il recommençait à compromettre la religion par des aumônes aveugles, sans raison ni but. Maintenant, surveillé, soupçonné, n'était-il pas comme submergé par la misère toujours montante, sachant qu'il ne donnerait jamais assez, même s'il disposait de millions, ne faisant que prolonger l'agonie du pauvre, qui, s'il mangeait aujourd'hui, ne mangerait plus demain? Il était impuissant, la plaie qu'il croyait panser se rouvrait au même instant de toutes parts, le corps social entier allait être envahi et emporté par cet ulcère. Et le vieux prêtre, frissonnant, qui l'écoutait en hochant sa tête blanche, finit par murmurer:
—Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours, donner quand même. Il n'y a pas d'autre joie... Si les dogmes vous gênent, restez-en à l'Evangile, n'en gardez que le salut par la charité.
Alors, Pierre se révolta, oubliant qu'il parlait à ce simple d'esprit, qui n'était que tendresse, incapable de le suivre.