—L'expérience est faite, le salut humain n'est pas possible par la charité, il ne saurait être désormais que par la justice. C'est le cri, peu à peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici près de deux mille ans que l'Evangile avorte. Jésus n'a rien racheté, la souffrance de l'humanité est restée aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile n'est plus qu'un code aboli dont les sociétés ne sauraient rien tirer que de trouble et de nuisible... Il faut s'en affranchir.
C'était là sa conviction définitive. Quelle étrange erreur de choisir comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d'une société autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l'on entendait ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient avoir d'humain et d'éternel, quel danger encore dans l'application de préceptes immuables aux sociétés de tous les temps! Pas une société ne vivrait sous l'application stricte de l'Evangile. Jésus est destructeur de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a nié la femme et la terre, l'éternelle nature, l'éternelle fécondité des choses et des êtres. Puis, le catholicisme est venu bâtir sur lui son effroyable édifice de terreur et d'oppression. Le péché originel, c'est l'hérédité terrible, renaissante chez chaque créature, qui n'admet pas, comme la science, les correctifs de l'éducation, des circonstances et du milieu. Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi voué au diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre lui-même jusqu'à la mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une énergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts et des forêts, pour l'y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la terre n'est plus qu'un péché, un enfer de tentations et de souffrances, que l'on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police, de despotisme absolu, religion de la mort que l'idée de charité a pu seule faire tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément. Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les mérites de chacun soient récompensés sur cette terre; et l'éternelle vie redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du monde, la femme féconde rentre en honneur, l'imbécile cauchemar de l'enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement. C'est le vieux rêve sémite de l'Evangile que balaye la claire raison latine, appuyée sur la science moderne.
—Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave la marche de l'humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra son évolution que le jour où elle l'abolira, en mettant l'Evangile au rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et définitif.
L'abbé Rose avait levé ses mains tremblantes.
—Taisez-vous, taisez-vous! mon enfant, vous blasphémez!... Je vous savais bouleversé par le doute, mais je vous croyais si patient, si capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement et de résignation. Que s'est-il donc passé pour que vous sortiez ainsi de l'Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s'est levée en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui donc vous a changé?
Etonné, Pierre l'écoutait.
—Mais non, je vous assure, je suis tel que vous m'avez connu, et il n'y a là qu'un résultat, un dénouement inévitable... Qui donc aurait agi sur moi, puisque personne n'est entré dans ma vie? Quel sentiment nouveau me transformerait, puisque je n'en trouve en moi aucun, lorsque je m'interroge? Je suis le même, le même assurément.
Pourtant, il y eut dans sa voix une hésitation. Etait-ce bien vrai que rien, en lui, ne fût survenu? Il s'interrogeait encore, et rien ne répondait nettement, il ne trouvait décidément rien. Ce n'était qu'un réveil délicieux, un immense désir de vie, un besoin d'ouvrir les bras assez larges pour embrasser toutes les créatures et toutes les choses. Et un vent d'allégresse le soulevait, l'emportait.
L'abbé Rose, bien qu'il fût de cœur trop innocent pour comprendre, hochait de nouveau la tête, songeait aux pièges du démon. Cette défection de son enfant, comme il nommait Pierre, l'accablait. Il parla encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d'aller voir monseigneur Martha, pour se confesser à lui, dans l'espoir qu'un prêtre de cette autorité trouverait les paroles nécessaires, qui le ramèneraient à la foi. Mais Pierre osa dire que, s'il sortait de l'Eglise, c'était après y avoir rencontré un pareil artisan de mensonge et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice, rêvant de ramener les hommes à Dieu par la ruse. Et l'abbé Rose, alors, désespéré, debout, ne trouva plus qu'un argument, montra d'un geste la basilique qui se dressait près d'eux, dans sa masse géante, inachevée, carrée et trapue, en attendant le dôme qui la couronnerait.
—C'est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d'expiation et de triomphe, de pénitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la quittez en parjure et en sacrilège.