—Ah bien! dit-il en s'installant, ce n'est pas sans peine. On s'écrase au banc de la presse. Avec ça, j'ai une chronique à faire... Vous êtes la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre très fidèle admirateur.

Puis, donnant une poignée de main à Dutheil, il continua, sans transition:

—Alors, monsieur le député, c'est donc fait, ce ministère?... Vous y avez mis le temps, mais c'est en vérité un beau ministère, qui émerveille tout le monde.

En effet, les décrets avaient paru à l'Officiel, le matin même. Après de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait de voir sa combinaison échouer, au milieu des plus inextricables embarras, tout d'un coup Monferrand, appelé à l'Elysée, en désespoir de cause, était rentré en scène; et, en vingt-quatre heures, il avait trouvé son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu'il remontait triomphalement au pouvoir, d'où il était tombé misérablement avec Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l'Intérieur pour aller aux Finances, comme président du Conseil, sa lointaine et secrète ambition. Maintenant, apparaissait toute la beauté de son travail sourd, la façon magistrale dont il s'était repêché, avec l'arrestation de Salvat, puis l'extraordinaire campagne menée souterrainement contre Vignon, les mille obstacles dont il lui avait barré la route à deux reprises, enfin le dénouement en coup de foudre, cette liste toute prête, ce ministère bâclé en un jour, quand on avait eu besoin de lui.

—C'est du beau travail, mes compliments! répéta le petit Massot, qui se moquait.

—Moi, je n'y suis pour rien, dit modestement Dutheil.

—Comment? pour rien! Vous en êtes, mon cher, tout le monde sait que vous en êtes.

Le député sourit, flatté. Aussi l'autre continua-t-il, avec des sous-entendus, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il parlait de la bande à Monferrand, de la clientèle qui, par besoin de sa victoire, l'avait si puissamment aidé. Et de quel cœur Fonsègue avait fait achever, dans le Globe, son vieil ami Barroux devenu encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article y paraissait, exécutant Barroux, détruisant Vignon, préparant la rentrée du sauveur qu'on ne nommait pas. Puis, c'étaient dans l'ombre les millions de Duvillard qui guerroyaient, les créatures du baron, si nombreuses, marchant comme une armée au bon combat. Sans compter Dutheil en personne, fifre et tambour, et Chaigneux lui-même, résigné aux basses besognes dont personne ne voulait se charger. Et voilà comment le triomphateur Monferrand allait débuter à coup sûr par étouffer la scandaleuse et gênante affaire des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête qui l'enterrerait.

Dutheil avait pris un air d'importance.

—Que voulez-vous? mon cher, à certaines heures graves, lorsque la société tombe en péril, il y a des hommes forts, des hommes de gouvernement qui s'imposent... Monferrand n'avait pas besoin de notre amitié, la situation réclamait impérieusement sa présence au pouvoir. Il est la seule poigne qui puisse nous sauver.