—Je sais, dit Massot goguenard. On m'a même affirmé que, si l'on a tout bâclé, de façon que les décrets parussent ce matin, c'est pour rassurer le jury et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une condamnation à mort, ce soir, du moment que Monferrand sera là, derrière eux, avec sa poigne.

—Mais oui, mon cher, une condamnation à mort est aujourd'hui de salut public, et il faut bien que ceux qui sont chargés d'assurer notre sécurité sociale, n'ignorent pas que le ministère est avec eux et saura les protéger au besoin.

Un rire aimable de la princesse les interrompit.

—Oh! voyez donc là-bas, n'est-ce pas Silviane qui est venue s'asseoir à côté de monsieur Fonsègue?

—Le ministère Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas s'embêter chez Dauvergne, s'il se met bien avec les petites actrices!

Guillaume et Pierre écoutaient, entendaient, sans même le vouloir. Et, chez le premier surtout, ces commérages mondains, ces indiscrétions politiques causaient un affreux serrement de cœur. Salvat condamné à mort, avant même qu'il eût comparu! Salvat payant les fautes de tous, n'étant plus qu'une occasion propice pour le triomphe d'une bande de jouisseurs et d'ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une pourriture sociale, l'argent corrupteur, la famille tombée aux drames immondes, la politique réduite à une lutte traîtresse de personnes, le pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout n'allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice humaine n'était pas une parodie dérisoire, puisqu'il n'y avait là que des heureux, des privilégiés, défendant l'édifice en ruine qui les abritait, déployant toute l'énorme force dont ils disposaient encore, pour écraser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amené là par son rêve violent et fumeux d'une justice autre, supérieure et vengeresse?

Mais il y eut un frémissement, midi sonnait, le jury faisait son entrée, s'installait à son banc, dans une débandade de troupeau. Des figures bonasses, de gros hommes endimanchés, quelques maigres, chafouins, aux yeux vifs, des barbes et des calvities; et le tout gris, effacé, presque indistinct au fond de l'ombre qui noyait ce côté de la salle. Puis, ce fut la Cour, M. de Larombardière, un des vice-présidents de la Cour d'appel, qui assumait le périlleux honneur de présider ce jour-là, en outrant encore la majesté de sa longue face mince et toute blanche, d'aspect d'autant plus austère, qu'il était flanqué de deux assesseurs petits, rougeauds, l'un brun, l'autre blond. Déjà, au siège du ministère public, M. Lehmann, un des avocats généraux les plus répandus, les plus adroits, un Alsacien aux épaules larges, aux yeux de ruse, s'était assis, ce qui prouvait l'importance considérable qu'on donnait à l'affaire. Et, enfin, Salvat fut introduit, dans le gros bruit de bottes des gendarmes, soulevant une curiosité si passionnée, que toute la salle se mit debout. Il avait encore la casquette et le grand paletot flottant que Victor lui avait procurés, et ce fut une surprise pour tous de lui voir ce grand visage décharné, doux et triste, aux rares cheveux roux qui grisonnaient, aux beaux yeux bleus de tendresse, rêveurs et brûlants. Il jeta un regard sur le public, sourit à quelqu'un qu'il reconnaissait, Victor sans doute, peut-être Guillaume. Puis, il ne bougea plus.

Le président attendit le silence, et ce furent alors toutes les formalités des débuts d'audience. Ensuite eut lieu l'interminable lecture de l'acte d'accusation, faite par un huissier, d'une voix aiguë. L'aspect de la salle avait changé, on écoutait avec une lassitude un peu impatiente; car, depuis des semaines, les journaux contaient cette histoire. Maintenant, plus une place n'était vide, à peine restait-il devant le tribunal l'étroit espace nécessaire pour l'audition des témoins. Cet entassement prodigieux se bariolait des toilettes claires des dames et des robes noires des avocats, parmi lesquelles les trois robes rouges des juges disparaissaient, sur l'estrade, si basse, qu'on apercevait à peine, au-dessus des autres têtes, la face longue du président. Beaucoup s'intéressaient au jury, tâchaient de déchiffrer ces visages quelconques, envahis d'ombre. D'autres ne quittaient pas des yeux l'accusé, s'étonnaient de son air de fatigue et d'indifférence, à ce point qu'il avait à peine répondu aux questions que lui posait à demi-voix son avocat, un jeune homme de talent, disait-on, l'air éveillé, frémissant, qui attendait nerveusement l'occasion de se couvrir de gloire. Et la grosse curiosité, à mesure que l'acte d'accusation se déroulait, devenait surtout la table des pièces à conviction, où se trouvaient exposés des débris de toutes sortes, un éclat arraché de la porte cochère de l'hôtel Duvillard, des plâtras tombés de la voûte, un pavé que la violence de l'explosion avait fendu, d'autres décombres noircis. Mais, ce qui attendrissait les cœurs, c'était le carton de modiste resté intact, et c'était surtout, dans l'esprit-de-vin d'un bocal, quelque chose de vague et de blanc, une petite main du trottin, arrachée du poignet, qu'on avait ainsi conservée, ne pouvant garder ni apporter sur cette table le misérable corps, au ventre ouvert par la bombe.

Enfin, Salvat se leva, le président commença l'interrogatoire. Et l'opposition apparut avec une netteté tragique: le jury dans l'ombre anonyme, son opinion déjà faite sous la pression de la terreur publique, siégeant là pour condamner; l'accusé en pleine et vive lumière, seul et lamentable entre les quatre gendarmes, chargé des crimes de la race. Tout de suite, d'ailleurs, M. de Larombardière le prit avec lui sur le ton du mépris et du dégoût. Il ne manquait pas d'honnêteté, il était un des derniers représentants de l'ancienne magistrature scrupuleuse et droite; mais il n'entendait rien aux temps nouveaux, il traitait professionnellement les coupables avec une sévérité de dieu biblique. Et la petite infirmité qui désolait sa vie, un zézaiement qui, d'après lui, l'avait seul empêché de développer, dans la magistrature debout, des qualités géniales d'orateur, achevait de le rendre d'une maussaderie féroce, incapable d'intelligente mansuétude. Il y eut des sourires, et il les devinait, lorsque s'éleva sa petite voix grêle et pointue, pour les premières questions. Cette voix si drôle enlevait le peu de majesté qui restait à ces débats, où se disputait la vie d'un homme, dans cette salle bondée de curieux, d'un public peu à peu suffoqué et suant, qui s'éventait et plaisantait. Salvat répondit aux premières questions de son air las et poli. Tandis que le président s'efforçait de l'avilir, lui reprochait avec dureté les antécédents de sa jeunesse misérable, grossissait les tares, traitait d'immonde la promiscuité de madame Théodore et de la petite Céline, lui, tranquillement, disait oui, disait non, en homme qui n'a rien à cacher, qui accepte toute la responsabilité de ses actes. Il avait fait des aveux complets, il les répéta, très calme, sans y changer un mot, il expliqua que, s'il avait choisi l'hôtel Duvillard pour déposer sa bombe, c'était afin de donner à son acte sa vraie signification, la mise en demeure aux riches, aux hommes d'argent scandaleusement enrichis par le vol et le mensonge, de rendre leur part de la fortune commune aux pauvres, aux ouvriers, à leurs petits et à leurs femmes, qui crevaient de faim. Là seulement il s'anima, toutes les misères endurées remontaient en fièvre à son crâne fumeux de demi-savant, où s'étaient amassées pêle-mêle les revendications, les théories, les idées exaspérées de justice absolue et de bonheur universel. Et, dès lors, il apparut ce qu'il était réellement, un sentimental, un rêveur exalté par la souffrance, sobre, orgueilleux et têtu, voulant refaire le monde selon sa logique de sectaire.

—Mais vous avez fui, cria le président de sa voix de crécelle, ne dites pas que vous donniez votre vie à la cause et que vous étiez prêt au martyre!