Pierre commença presque à voix basse, la gorge serrée, envahi d'une émotion qui lui faisait battre le cœur.

—Je viens, madame, m'adresser à votre grande bonté. J'ai vu, ce matin, dans une affreuse maison de la rue des Saules, derrière Montmartre, un spectacle qui m'a bouleversé l'âme... Vous n'avez point idée d'une pareille maison de misère et de souffrance, les familles sans feu, sans pain, les hommes réduits au chômage, les mères n'ayant plus de lait pour leurs nourrissons, les enfants à peine vêtus, toussant et grelottant... Et, parmi tant d'horreurs, j'ai vu la pire, la plus abominable, un vieil ouvrier terrassé par l'âge, mourant de faim, tombé sur un tas de loques, dans un réduit dont un chien ne voudrait pas.

Il tâchait d'y mettre le plus de discrétion possible, épouvanté des mots qu'il disait, des choses qu'il racontait, dans ce milieu de grand luxe et de jouissance, devant ces heureux comblés des joies de ce monde; car il sentait bien qu'il détonnait d'une façon discourtoise. Quelle étrange idée d'être venu à l'heure où l'on finit de déjeuner, lorsque l'arôme du café brûlant caresse les digestions ravies! Pourtant, il continuait, il finissait même par élever la voix, cédant à la révolte qui le soulevait peu à peu, allant jusqu'au bout de son récit terrible, nommant Laveuve, précisant l'injuste abandon, demandant au nom de la pitié humaine aide et secours. Et tous les convives s'étaient approchés pour l'écouter, il voyait devant lui le baron, et le général, et Dutheil, et Amadieu, qui buvaient à petites gorgées leur café, silencieux, sans un geste.

—Enfin, madame, conclut-il, j'ai pensé qu'on ne pouvait pas laisser une heure de plus ce vieil homme dans cette effroyable position, et que, dès ce soir, vous auriez la grande bonté de le faire admettre à l'Asile des Invalides du travail, où sa place me semble marquée tout naturellement.

Des larmes avaient mouillé les beaux yeux d'Eve. Elle était consternée d'une si triste histoire, tombant dans la joie qu'elle se promettait pour l'après-midi. Très molle, sans initiative, trop occupée de sa personne, elle n'avait accepté la présidence du comité qu'à la condition de se décharger sur Fonsègue de tous les soucis administratifs.

—Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous me fendez le cœur. Mais je ne puis rien, rien du tout, je vous assure... Ce Laveuve, d'ailleurs, je crois bien que nous avons déjà examiné son affaire. Vous savez que, chez nous, les admissions sont entourées des garanties les plus sérieuses. On nomme un rapporteur qui doit nous renseigner... Et n'est-ce pas vous, monsieur Dutheil, qui vous étiez chargé de ce Laveuve?

Le député achevait un petit verre de chartreuse.

—Mais oui, c'est moi... Monsieur l'abbé, ce gaillard-là vous a joué une comédie. Il n'est pas malade du tout, et, si vous lui avez laissé de l'argent, il sera descendu le boire, derrière votre dos. Car il est toujours ivre, et avec ça l'esprit le plus exécrable, criant du matin au soir contre les bourgeois, disant que, s'il avait encore des bras, ce serait lui qui ferait sauter la boutique... D'ailleurs, il ne veut pas y entrer, à l'Asile, une vraie prison où l'on est gardé par des béguines qui vous forcent à entendre la messe, un sale couvent dont on ferme les portes à neuf heures du soir! Et il y en a tant comme cela, qui préfèrent leur liberté, avec le froid, la faim et la mort!... Que les Laveuve crèvent donc dans la rue, puisqu'ils refusent d'être avec nous, d'avoir chaud et de manger, dans nos Asiles!

Le général et Amadieu approuvèrent d'un hochement de tête. Mais Duvillard se montrait plus généreux.

—Non, non, un homme est un homme, il faut le secourir malgré lui.