D'un geste de femme surprise, frissonnante, qui brusquement se voit nue, elle avait rabattu ses manches, elle les tirait sur ses mains, comme pour se cacher toute. Puis, elle se leva, elle s'éloigna, sans ajouter une parole.
Guillaume resta seul sur le banc, dans le coin de feuillage, en face de Paris immense, que le léger soleil matinal changeait en une ville de rêve, envolée et tremblante. Un poids l'écrasait, il lui semblait que jamais plus il ne pourrait quitter ce banc. Et ce qui demeurait chez lui, comme une blessure ouverte, c'était cette parole de Marie, que, le matin encore, elle ignorait qu'elle aimât Pierre d'amour. Elle l'ignorait, et lui-même l'avait forcée à découvrir cet amour en elle. Il venait de le lui planter solidement au cœur, de l'y augmenter sans doute, en le lui révélant. Quelle misère et quelle souffrance! être ainsi l'ouvrier du mal dont on agonise! Maintenant, il avait une certitude, sa vie sentimentale était finie, tout son pauvre être tendre saignait et s'anéantissait. Mais, dans ce désastre, dans cette désolation de sentir son âge et la nécessité du renoncement, il éprouvait une joie amère d'avoir fait la vérité. C'était une consolation bien rude, bonne seulement pour une âme héroïque, et il y trouvait cependant un âpre réconfort, une sorte de satisfaction hautaine. Dès lors, la pensée du sacrifice le pénétra, s'imposa peu à peu avec une force extraordinaire. Il devait marier ses enfants, cela devint le devoir, la seule sagesse et la seule justice, même le seul bonheur certain de la maison. Quand son cœur révolté bondissait encore et criait d'angoisse, il posait ses deux mains vigoureuses sur sa poitrine, il l'étouffait.
Le lendemain, ce ne fut pas dans le jardin étroit, mais dans le vaste atelier, que Guillaume eut avec Pierre la suprême explication. Et, là encore, s'étendait l'horizon géant de Paris, toute une humanité en travail, la cuve énorme où fermentait le vin de l'avenir. Il s'était arrangé pour se trouver seul avec son frère, il l'attaqua dès l'entrée, allant droit au fait, sans aucune des précautions qu'il avait prises avec Marie.
—Pierre, n'as-tu pas quelque chose à me dire? Pourquoi ne te confies-tu pas à moi?
Tout de suite, ce dernier comprit, et il se mit à trembler, ne trouvant pas une parole, avouant par le désordre, par la supplication éperdue de son visage.
—Tu aimes Marie, pourquoi n'es-tu pas venu loyalement me dire cet amour?
Alors, il se retrouva, il se défendit avec véhémence.
—J'aime Marie, c'est vrai, et je sentais bien que je ne pouvais le cacher, que tu t'en apercevais toi-même... Mais je n'avais pas à te le dire, j'étais sûr de moi, je me serais enfui, avant qu'un seul mot sortît de mes lèvres. Seul, j'en souffrais, oh! tu ne peux savoir de quelle torture, et il est même cruel à toi de me parler de cela, car me voici maintenant forcé de partir... Déjà, j'en ai fait le projet à plusieurs reprises. Si je revenais, c'était par faiblesse sans doute, mais c'était aussi par affection pour vous tous. Qu'importait ma présence! Marie ne courait aucun risque. Elle ne m'aime pas.
Nettement, Guillaume dit:
—Marie t'aime... Je l'ai confessée hier, elle a dû m'avouer qu'elle t'aimait.