Bouleversé, Pierre l'avait saisi aux épaules, le regardait dans les yeux.

—Oh! frère, frère, que dis-tu? pourquoi dis-tu là une chose qui serait pour nous tous un affreux malheur?... J'en aurais moins de joie que de chagrin, de cet amour qui a été mon rêve à jamais irréalisable; car je ne veux pas que tu souffres, toi... Marie est tienne. Elle m'est sacrée comme une sœur. S'il n'y a que ma folie qui puisse vous séparer, elle passera, je saurai la vaincre.

—Marie t'aime, répéta Guillaume de son air doux et têtu. Je ne te reproche rien, je sais parfaitement que tu as lutté, que tu ne t'es pas trahi près d'elle, ni par un mot, ni même par un regard... Elle-même, hier, ignorait encore qu'elle t'aimait, et j'ai dû lui ouvrir les yeux. Que veux-tu? c'est simplement un fait que je constate: elle t'aime.

Cette fois, Pierre, frémissant, eut un geste à la fois de terreur et d'exaltation, comme s'il lui tombait du ciel quelque divin prodige, longtemps souhaité, et dont la venue l'anéantissait.

—Allons, c'est bien, tout est fini... Embrassons-nous, frère, et je pars.

—Tu pars? pourquoi?... Tu vas rester avec nous. Rien n'est plus simple, tu aimes Marie, et elle t'aime. Je te la donne.

Il eut un grand cri, il leva ses mains éperdues, dans un geste de ravissement épouvanté.

—Tu me donnes Marie, toi, frère! toi qui l'attends depuis des mois, toi qui l'adores!... Oh! non, oh! non, cela m'écraserait trop, cela me terrifierait, vois-tu, comme si tu me donnais ton cœur lui-même, ton cœur saignant, arraché de ta poitrine... Non, non! je ne veux pas de ton sacrifice.

—Mais puisque Marie n'a pour moi que de la gratitude et de l'affection, puisque c'est toi qu'elle aime d'amour, veux-tu donc que j'abuse de l'engagement qu'elle a pris, inconsciente, et que je la force à un mariage où je ne l'aurais pas tout entière?... Et je me trompe, ce n'est pas moi qui te la donne, c'est elle qui s'est donnée, sans que je me reconnaisse le droit d'empêcher ce don.

—Non, non! jamais je n'accepterai, jamais je ne te causerai cette douleur... Embrasse-moi, frère, je pars!