Alors, Guillaume le saisit, le força de s'asseoir près de lui, sur un vieux canapé, qui se trouvait au coin du vitrage. Et il grondait, il finissait par se fâcher, avec un sourire de bonhomie souffrante.
—Voyons, nous n'allons pas nous battre, tu ne vas pas m'obliger à t'attacher, pour que tu restes ici?... Je sais bien ce que je fais, que diable! J'ai réfléchi avant d'en causer avec toi. Sans doute, je ne te dirai pas que j'ai la joie dans l'âme. Oh! d'abord, j'ai cru que j'en mourrais, je t'aurais voulu au fond de la terre. Et puis, quoi? il m'a bien fallu être raisonnable, j'ai compris que les choses s'étaient arrangées le mieux du monde, dans leur ordre naturel.
Pierre, à bout de résistance, s'était mis à pleurer doucement, entre ses mains jointes.
—Frère, petit frère, ne te fais pas de la peine, ni pour moi, ni pour toi... Te rappelles-tu les heureuses journées que nous avons passées ensemble, dans la petite maison de Neuilly, lorsque nous nous y sommes retrouvés, dernièrement? Toute notre tendresse ancienne refleurissait en nous, et nous restions des heures, la main dans la main, à nous souvenir, à nous aimer... Et quelle terrible confession tu m'as faite un soir, ton incroyance, ta torture, le néant où tu roulais! Aussi, je n'ai plus souhaité que de te guérir, je t'ai conseillé de travailler, d'aimer, de croire à la vie, convaincu que la vie seule te rendrait la paix et la santé... C'est pourquoi, ensuite, je t'ai amené ici, parmi nous. Tu luttais pour ne pas revenir, c'est moi qui t'ai retenu. Quand tu as repris goût à l'existence, que tu es redevenu simplement un homme et un travailleur, j'ai été si heureux! J'aurais donné de mon sang pour que la cure fût complète... Eh bien! c'est fait à cette heure, je t'ai donné tout ce que j'avais, puisque Marie elle-même t'est nécessaire et qu'elle seule te sauvera.
Et, comme Pierre allait tenter de protester encore:
—Ne dis pas non. Cela est tellement vrai que, si elle n'achève pas l'œuvre commencée par moi, tout ce que j'ai fait est vain: tu retombes à ta misère, à ta négation, au tourment de ta vie manquée. Il te la faut. Veux-tu donc que je ne sache plus t'aimer, qu'après avoir désiré si ardemment ton retour à la vie, je te refuse le souffle, l'âme même, celle qui refera de toi un homme? Je vous aime assez tous les deux pour consentir à ce que vous vous aimiez. C'est encore de l'amour, petit frère, que de donner son amour... Et puis, je le répète, la bonne nature sait bien ce qu'elle fait. L'instinct est sûr, car il va toujours à l'utile, au vrai. J'aurais été un triste mari, il vaut mieux que je m'en tienne à ma besogne de vieux savant. Tandis qu'avec toi, qui es jeune, c'est l'avenir, c'est l'enfant, la vie féconde et heureuse.
Pierre fut agité d'un frisson, repris de cette peur de l'impuissance qu'il avait toujours eue. Est-ce que la prêtrise ne l'avait pas retranché des vivants? est-ce que sa virilité d'homme ne s'était pas flétrie, dans sa longue chasteté?
—La vie féconde et heureuse, répéta-t-il tout bas, en suis-je digne, en suis-je capable encore?... Ah! si tu savais mon trouble et ma peine, à l'idée que je ne la mérite peut-être pas, cette adorable créature, dont tu me fais si tendrement le royal cadeau! Tu vaux mieux que moi, tu aurais été pour elle un plus large cœur, un cerveau plus solide, peut-être un homme plus réellement jeune et puissant... Il en est temps encore, frère, ne me la donne pas, garde-la pour toi, si elle doit être avec toi plus heureuse, et plus féconde, et plus souverainement aimée... Réfléchis, moi je suis défaillant de doute. Son bonheur, à elle, seul importe. Qu'elle soit à celui qui l'aimera le mieux.
Une émotion indicible s'était emparée des deux hommes. Alors, en entendant ces paroles brisées, cet amour qui tremblait de n'être pas assez fort, la volonté de Guillaume, un instant, vacilla. Son cœur se déchirait affreusement, il laissa échapper une plainte désespérée, balbutiante:
—Ah! Marie que j'aime tant, Marie que j'aurais faite si heureuse!