Il y avait, éparses dans l'ombre, une centaine de personnes, des journalistes, des curieux. Aux deux bords du bout de chaussée pavée qui menait de la porte de la Roquette à la guillotine, on avait posé des barrières, de ces barrières de bois mobiles qui servent à maintenir les queues des théâtres. Des gens, déjà, s'y tenaient accoudés, pour être le plus près possible sur le passage du condamné. D'autres se promenaient lentement, causaient à demi-voix. Et les deux frères s'approchèrent.
La guillotine était là, sous les branches, dans la verdure tendre des premières feuilles. D'abord, ils ne virent qu'elle, éclairée d'une lueur louche par un bec de gaz voisin, dont le jour naissant jaunissait la clarté. On venait d'achever de la monter, à petit bruit, sans qu'on entendît autre chose que de sourds et rares coups de maillet; et, maintenant, les aides du bourreau, en redingotes, en hauts chapeaux de soie noirs, attendaient, erraient d'un air de patience. Mais elle, quel air de bassesse et de honte, aplatie sur le sol comme une bête immonde, dégoûtée elle-même de la besogne qu'elle allait accomplir! Quoi? c'était ça, la machine à venger la société, la machine à faire des exemples! c'étaient ces quelques poutres par terre, au ras du sol, sur lesquelles s'emmanchaient, en l'air, deux autres poutres de trois mètres à peine, qui retenaient le couteau! Où donc se trouvait le grand échafaud peint en rouge, auquel montait un escalier de dix marches, qui dressait d'immenses bras sanglants, dominant les foules accourues, osant montrer au peuple l'horreur du châtiment? Désormais, on avait terré la bête, elle en était devenue ignoble, sournoise et lâche. Si, dans la salle pauvre des Assises, la justice humaine apparaissait sans majesté, le jour où elle condamnait un homme à mort, ce n'était plus, le jour terrible où elle l'exécutait, qu'une boucherie affreuse, à l'aide de la plus barbare et de la plus répugnante des mécaniques.
Guillaume et Pierre la regardaient, et un frisson de nausée soulevait leur être. Le jour grandissait peu à peu, le quartier apparaissait, la place d'abord avec les deux prisons basses et grises, face à face, puis les maisons lointaines, les boutiques des marchands de vin et des marbriers funéraires, les commerces de couronnes et de fleurs, que multiplie le voisinage du Père-Lachaise. On commençait à distinguer nettement, au loin, en un cercle élargi, la ligne noire de la foule, ainsi que les fenêtres, les balcons, débordant de têtes; et il y avait du monde jusque sur les toits. En face, la Petite-Roquette se trouvait changée en une sorte de discrète tribune, pour les invités. Seuls, au milieu du vaste espace libre, des gardes à cheval passaient lentement. Mais, de plus en plus, le ciel s'éclairait, et c'était au delà de la foule, dans le quartier entier, le réveil du travail, le long des larges, des interminables rues, dont les terrains vagues ne sont occupés que par des ateliers, des chantiers et des usines. Un ronflement courait, les machines, les métiers allaient reprendre leur branle, et déjà les fumées sortaient de la forêt des hautes cheminées de briques, qui, de toutes parts, surgissaient de l'ombre.
Alors, Guillaume sentit que la guillotine était là bien à sa place, dans ce quartier de misère et de travail. Elle s'y dressait chez elle, comme un aboutissement et comme une menace. L'ignorance, la pauvreté, la souffrance ne conduisaient-elles pas à elle? et n'était-elle pas chargée, chaque fois qu'on la plantait au milieu de ces rues ouvrières, de tenir en respect les déshérités, les meurt-de-faim, exaspérés de l'éternelle injustice, toujours prêts à la révolte? On ne la voyait point dans les quartiers de richesse et de jouissance, qu'elle n'avait pas à terroriser. Elle y serait apparue inutile, salissante, dans toute sa monstruosité farouche. Et cela devenait tragique et terrifiant que cet homme, qui avait jeté sa bombe, fou de misère, fût guillotiné là, sur ce pavé de misère.
Maintenant, le jour était né, il allait être quatre heures et demie. La foule lointaine, en rumeur, sentait la minute approcher.
Un frisson passa dans l'air.
—Il va venir, dit le petit Massot qui reparut. Ah! ce Salvat, c'est tout de même un brave!
Il raconta le réveil, l'entrée dans la cellule du directeur de la prison, du juge d'instruction Amadieu, de l'aumônier et de quelques autres personnes, la façon dont Salvat, qui dormait profondément, avait compris en ouvrant les yeux, tout de suite maître de lui, pâle et debout. Il s'était vêtu sans aide, il avait refusé le verre de cognac et la cigarette que l'aumônier brave homme lui offrait, de même qu'il avait écarté le crucifix d'un geste doux et têtu. Puis, la toilette, les mains attachées derrière le dos, les jambes retenues par une corde lâche, la chemise échancrée jusqu'aux épaules, avait eu lieu rapidement, sans qu'une parole fût échangée. Il souriait, quand on l'exhortait au courage, il se raidissait, dans l'unique crainte d'une faiblesse nerveuse, n'ayant plus qu'une volonté où se bandait tout son être, mourir en héros, rester le martyr de la foi ardente de vérité et de justice, pour laquelle il mourait.
—On dresse l'acte de décès sur le livre d'écrou, continua Massot. Approchez-vous, mettez-vous contre la barrière, si vous voulez voir de près... Vous savez que j'étais plus pâle et plus tremblant que lui. Je crois bien que je me fiche de tout; n'importe, ce n'est pas gai, cet homme qui va mourir... Vous ne vous imaginez pas les démarches, les efforts qu'on a faits pour le sauver. Une partie de la presse a demandé sa grâce. Et rien n'a réussi, l'exécution était inévitable, paraît-il, même aux yeux de ceux qui la regardent comme une faute. On avait pourtant une si touchante occasion de le gracier, lorsque sa fillette, cette petite Céline, a écrit au président de la république une belle lettre, que j'ai publiée le premier, dans le Globe... En voilà une lettre qui peut se vanter de m'avoir fait courir!
Au nom de Céline, Pierre, déjà bouleversé par l'attente de l'horrible spectacle, se sentit ému aux larmes. Il revoyait la fillette, il la revoyait avec la résignée et dolente madame Théodore, dans le dénuement de leur chambre froide, où le père ne rentrerait plus. C'était de là qu'il était parti, un matin de colère, le ventre vide, le crâne brûlant; et il arrivait ici, entre ces deux poutres, sous ce couteau.