Tous deux prirent la rue de la Folie-Regnault, gagnèrent la ligne des boulevards extérieurs par la rue du Chemin-Vert. A cette heure, dans le clair soleil levant, tout le travail du quartier était enfin debout, les longues rues que bordaient les constructions basses des ateliers et des usines, s'animaient du ronflement des générateurs, tandis que les fumées des hautes cheminées, dorées par les premiers rayons, devenaient roses. Mais ce fut surtout lorsqu'ils débouchèrent sur le boulevard Ménilmontant, qu'ils eurent la sensation de la grande descente des ouvriers dans Paris. Ils le suivirent de leur pas de promenade, ils continuèrent par le boulevard de Belleville. Et, de toutes parts, de toutes les misérables rues des faubourgs, le flot ruisselait, un exode sans fin des travailleurs, levés à l'aube, allant reprendre la dure besogne dans le petit frisson du matin. C'étaient des bourgerons, des blouses, des pantalons de velours ou de toile, de gros souliers alourdissant la marche, des mains ballantes, déformées par l'outil. Les faces dormaient encore à moitié, sans un sourire, grises et lasses, tendues là-bas, vers la tâche éternelle, toujours recommencée, avec l'unique espoir de la recommencer toujours. Et le troupeau ne cessait pas, l'armée innombrable des corps de métier, des ouvriers sans cesse après des ouvriers, toute la chair à travail manuel que Paris dévorait, dont il avait besoin pour vivre dans son luxe et dans sa jouissance.

Puis, boulevard de la Villette, boulevard de la Chapelle, et jusqu'à la butte Montmartre, boulevard Rochechouart, le défilé continua, d'autres, encore d'autres descendirent des chambres vides et froides, se noyèrent dans l'immense ville, d'où, harassés, ils ne devaient rapporter le soir qu'un pain de rancune. A présent, c'était aussi le flot des ouvrières, des jupes vives, des coups d'œil aux passants, les salaires si dérisoires, que les jolies parfois ne remontaient pas, tandis que les laides, ravagées, vivaient d'eau claire. Et, plus tard, c'étaient enfin les employés, la misère décente en paletot, des messieurs qui achevaient un petit pain, marchant vite, tracassés par la terreur de ne pouvoir payer leur terme et de ne savoir comment les enfants et la femme mangeraient jusqu'à la fin du mois. Le soleil montait à l'horizon, toute la fourmilière était dehors, la journée laborieuse recommençait, avec sa dépense continue d'énergie, de courage et de souffrance.

Jamais Pierre n'avait encore éprouvé si nettement la sensation du travail nécessaire, réparateur et sauveur. Déjà, lors de sa visite à l'usine Grandidier, et plus tard, quand lui-même avait senti le besoin d'une besogne, il s'était bien dit que la loi du monde devait être là. Mais, après l'abominable nuit, ce sang versé, ce travailleur égorgé, dans la folie de son rêve, quelle compensation, quelle espérance, à voir ainsi le soleil reparaître et l'éternel travail reprendre sa tâche! Si écrasant qu'il fût, si monstrueux de répartition injuste, n'était-ce pas le travail qui ferait un jour la justice et le bonheur?

Tout d'un coup, comme les deux frères gravissaient le flanc raide de la butte, ils aperçurent, en face d'eux, au-dessus d'eux, la basilique du Sacré-Cœur, souveraine et triomphale. Ce n'était plus une apparition lunaire, le songe de la domination, dressé devant le Paris nocturne. Le soleil la baignait d'une splendeur, elle était en or, et orgueilleuse, et victorieuse, flambante de gloire immortelle.

Guillaume, muet, qui avait en lui le dernier regard de Salvat, parut soudain conclure, prendre une décision dernière. Et il la regarda de ses yeux brûlants, il la condamna.

II

Le mariage était pour midi; et, depuis une demi-heure, les invités avaient envahi l'église, décorée avec un luxe extraordinaire, ornée de plantes vertes, embaumée de fleurs. Au fond, le maître-autel flambait de mille cierges, tandis que la grande porte, ouverte à deux battants, laissait voir, dans le clair soleil, le péristyle garni d'arbustes, les marches recouvertes d'un large tapis, la foule curieuse, entassée sur la place, et jusque dans la rue Royale.

Dutheil, qui venait encore de trouver trois chaises pour des dames en retard, dit à Massot, en train de prendre des noms sur un carnet:

—Ma foi! celles qui viendront maintenant, resteront debout.

—Comment les nomme-t-on, ces trois-là? demanda le journaliste.