—La duchesse de Boisemont et ses deux filles.

—Bigre! tout l'armorial de la France, et toute la finance, et toute la politique. C'est mieux encore qu'un mariage bien parisien.

En effet, tous les mondes se trouvaient réunis là, un peu gênés d'abord de s'y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les maîtres de l'argent, les hommes au pouvoir, madame de Quinsac et son fils étaient assistés des plus grands noms de l'aristocratie. Le choix des témoins disait à lui seul ce mélange étonnant: pour Gérard, le général de Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny; pour Camille, le grand banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances, président du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis naguère dans les affaires du baron, acceptant aujourd'hui d'être le témoin de sa fille, ajoutait à son triomphe un éclat d'insolence. Et, comme pour passionner davantage encore les curiosités, la bénédiction nuptiale devait être donnée par monseigneur Marina, évêque de Persépolis, l'agent de la politique du pape en France, l'apôtre du ralliement, de la république conquise au catholicisme.

—Que dis-je, un mariage bien parisien! répéta Massot en ricanant. C'est un symbole, ce mariage. L'apothéose de la bourgeoisie, mon cher, la vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes.

Il se reprit:

—D'ailleurs, il n'y a plus de socialistes, on leur a coupé la tête, hier matin.

Dutheil, amusé, trouvait ça très drôle. Puis, confidentiellement:

—Vous savez que ça n'a pas été commode... Vous avez lu, ce matin, l'ignoble article de Sanier?

—Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le monde savait.

Et, à demi-voix, se comprenant d'un mot, ils continuèrent. Chez les Duvillard, la mère n'avait fini par donner son amant à sa fille que dans les larmes, après une lutte désespérée, cédant au seul désir de voir Gérard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de rivale vaincue. Chez madame de Quinsac, un combat s'était livré aussi douloureux, la comtesse n'avait consenti, révoltée, que pour sauver son fils du danger où elle le savait depuis l'enfance, si touchante d'abnégation maternelle, que le marquis de Morigny s'était résigné lui-même, malgré son indignation, à servir de témoin, faisant ainsi à celle qu'il avait toujours aimée le suprême sacrifice, celui de sa conscience. Et c'était cette effroyable histoire que Sanier, le matin, avait contée dans la Voix du Peuple, sous des pseudonymes transparents; et il avait trouvé même moyen d'ajouter à l'ordure, mal renseigné comme toujours, l'esprit tourné au mensonge, ayant besoin que l'égout dégorgé quotidiennement par lui, pour le succès de la vente, charriât un flot sans cesse épaissi et de plus en plus empoisonné. Depuis que la victoire de Monferrand l'avait forcé de laisser dormir l'affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales privés, il salissait et détroussait les familles.