Soudain, Chaigneux se précipita, mélancolique et affairé, mal boutonné dans sa redingote douteuse.
—Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce convenu, passera-t-il?
Duvillard avait eu l'idée d'utiliser Chaigneux, toujours à vendre, toujours prêt à servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un ouvrier du prochain succès de Silviane. Et il l'avait donné à celle-ci, qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, le forçait à battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une publicité triomphale. Sa fille aînée n'était pas mariée encore, jamais ses quatre femmes ne lui avaient pesé plus lourd sur les bras; et c'était l'enfer, il finissait par être battu, s'il n'apportait pas un billet de mille francs, le premier de chaque mois.
—Mon article, répondit Massot, ah! non, mon cher député, il ne passera sûrement pas. Fonsègue le trouve trop élogieux pour le Globe. Il m'a demandé si je me fichais de l'austérité bien connue de son journal.
Chaigneux devint blême. C'était un article fait d'avance, au point de vue mondain, sur le succès que Silviane remporterait le soir, à la Comédie, dans Polyeucte. Le journaliste, pour lui être agréable, le lui avait même communiqué; de sorte que, ravie, elle comptait bien maintenant le lire imprimé dans le plus grave des journaux.
—Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? murmura le député lamentable. Il faut absolument que cet article passe.
—Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-même au patron... Tenez! il est là-bas debout, entre Vignon et le ministre de l'Instruction publique, Dauvergne.
—Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout à l'heure, à la sacristie, pendant le défilé... Et je tâcherai aussi de parler à Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument à ce qu'il occupe la loge des Beaux-Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l'a promis à Duvillard.
Massot se mit à rire, répétant le mot qui avait couru Paris, après l'engagement de l'actrice.
—Le ministère Silviane... Il doit bien ça à sa marraine.