Massot le tira par le bras, indigné, bien qu'il se moquât de tout.
—Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort très bravement, c'est bête à la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!
Mais cette idée de la mort lâche de Salvat faisait plaisir à trop de monde. Et c'était comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de Monferrand, afin de lui être agréable. Il continuait de sourire de son air paisible, en brave homme qui cède aux seules nécessités. Il se montra particulièrement aimable à l'égard des trois magistrats, voulant les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils étaient allés jusqu'au bout de leur pénible devoir. La veille, après l'exécution, il avait obtenu, à la Chambre, dans un vote délicat, une majorité formidable. L'ordre régnait, tout allait pour le mieux en France. Et Vignon, qui avait voulu paraître au mariage, en beau joueur, s'étant approché, le ministre le retint, le fêta, par coquetterie et par tactique, dans la crainte, malgré tout, que l'avenir prochain ne fût à ce jeune homme, si intelligent et si mesuré. Puis, comme un ami commun leur apprenait une triste nouvelle, le fâcheux état de santé de Barroux, dont les médecins désespéraient, tous les deux s'apitoyèrent. Ce pauvre Barroux! depuis la séance où il était tombé, il n'avait pu se remettre, il déclinait de jour en jour, frappé au cœur par l'ingratitude du pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui si droit, si loyal, qui avait donné sa vie à la république! Aussi, répéta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend ça.
A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rôle de père, vint les rejoindre; et, dès lors, le triomphe du ministre se doubla du sien. N'était-il pas le maître, l'argent, le seul pouvoir stable, éternel, au-dessus des pouvoirs éphémères, de ces portefeuilles de ministre qui passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand régnait et passerait, Vignon régnerait et passerait, ce Vignon déjà à ses pieds, averti déjà qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance. N'était-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue souveraine, régnant en roi absolu, maître de la fortune publique et bien résolu à n'en rien lâcher, même sous les bombes. Cette fête devenait la sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir à un nouveau partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possédé, laissant à regret les miettes de sa table aux petits d'en bas, à ces pauvres diables de travailleurs, que la Révolution, autrefois, avait dupés.
Désormais, l'affaire des Chemins de fer africains était une vieille affaire, enterrée dans une commission, escamotée. Tous ceux qui s'y étaient trouvés compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsègue, tant d'autres, riaient d'aise, délivrés par la forte poigne de Monferrand, exaltés eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et l'ignoble article de Sanier, que la Voix du Peuple avait publié le matin, ces révélations fangeuses, ne comptait même plus, n'obtenait que des haussements d'épaules, tellement le public, nourri de boue, saturé de dénonciations et de calomnies, était las de ces scandales à fracas. Une seule fièvre renaissait, le bruit répandu du prochain lancement de la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidèles.
Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait rejoints, Massot, rencontrant son rédacteur en chef Fonsègue, lui dit à demi-voix:
—Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prêt et qu'ils vont le risquer à la Chambre. Ils se disent certains du succès.
Mais Fonsègue était sceptique.
—Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.
Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si grosse peur, à la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer africains, qu'il s'était bien juré de prendre à l'avenir ses précautions. Mais cela n'allait pas jusqu'à refuser les affaires. Il fallait attendre, les étudier, et en être, être de toutes.