—Quoi donc? demanda Fonsègue surpris.

—Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.

Carrément, le directeur du Globe déclara qu'il ne passerait pas. Il défendait la dignité, la gravité de son journal; et de tels éloges, donnés à une fille, à une simple fille, apparaîtraient monstrueux, salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine à faire un organe austère, d'une moralité inattaquable. D'ailleurs, lui s'en moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais le Globe, c'était sacré.

Chaigneux, déconcerté, éploré, insista.

—Voyons, mon cher collègue, faites un petit effort pour moi. Si l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et vous savez que j'ai besoin de lui, voilà le mariage de ma fille aînée retardé encore, je ne sais plus où donner de la tête.

Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:

—Pour vous-même, mon cher collègue, pour vous-même... Car enfin, cet article, Duvillard le connaît, et il tient d'autant plus à le voir paraître dans le Globe, qu'il le sait plus élogieux. Réfléchissez, il rompra certainement avec vous.

Un instant, Fonsègue garda le silence. Songeait-il à la grosse affaire du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fâcher à ce moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis fidèles? Mais sans doute une idée d'attente et de prudence l'emporta.

—Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.

Cependant, les félicitations continuaient, il semblait que tout Paris défilât, et toujours les mêmes sourires, toujours les mêmes poignées de main. Très las, les deux mariés, les deux familles devaient garder leur air d'enchantement, contre le mur où la cohue avait fini par les serrer. La chaleur devenait insupportable, une fine poussière montait, comme sur le passage des grands troupeaux.