—Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe à Dutheil, un peu choqué lui-même. J'avais d'elle par-dessus la tête, et je l'ai donnée à Silviane.
Duvillard, étourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue déserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harassé, le reconnut, se précipita, pour lui annoncer que Fonsègue avait réfléchi et que l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi causé beaucoup du fameux Transsaharien.
Hyacinthe emmena son père, le réconforta, en camarade raisonnable, pour qui la femme était une bête impure et basse.
—Viens dormir... Puisque cet article doit paraître, tu le lui porteras demain matin, elle t'ouvrira sûrement.
Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontèrent l'avenue de l'Opéra, vide et morne à cette heure, fumant, échangeant de lentes paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense, l'agonie d'un monde.
III
Depuis l'exécution de Salvat, Guillaume était tombé dans un grand silence. Il semblait préoccupé, absent. Pendant des heures, il travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse, à la formule connue de lui seul, des manipulations d'une délicatesse extrême, pour lesquelles il ne voulait l'aide de personne. Puis, il s'en allait, il rentrait brisé par de longues promenades solitaires. Au milieu des siens, il restait très doux, s'efforçait de sourire. Mais il avait toujours l'air de revenir de très loin, dans un sursaut, lorsqu'on lui adressait la parole.
Pierre, alors, s'imagina que son frère avait trop compté sur l'héroïsme de son renoncement et que la perte de Marie lui était intolérable. N'était-ce pas elle qui le hantait, qu'il regrettait, à mesure que devenait plus prochaine la date fixée pour le mariage? Et il osa, un soir, s'en ouvrir à lui, offrant encore de partir, de disparaître.
Aux premiers mots, Guillaume l'arrêta, dans un cri de tendresse.
—Marie! ah! mon petit frère, je l'aime trop, je t'aime trop, pour regretter ce que j'ai fait... Non, non! vous ne me donnez que du bonheur, vous êtes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je vous sais heureux l'un et l'autre... Et je t'assure, tu te trompes, je n'ai absolument rien, c'est le travail sans doute qui m'absorbe un peu.