Ce soir-là, il voulut réagir, il se montra d'une gaieté charmante. Au dîner, il demanda si le tapissier viendrait bientôt organiser pour le jeune ménage les deux petites pièces que Marie occupait au-dessus du laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante, sans hâte ni gêne, depuis que le mariage était décidé, se mit alors à lui dire joyeusement tout ce qu'elle désirait: une chambre rouge, tendue d'andrinople à vingt sous le mètre; des meubles de sapin verni, qui lui feraient croire qu'elle était à la campagne; enfin, un tapis par terre, parce qu'un tapis était pour elle le comble du luxe. Et elle riait, et il riait avec elle, l'air amusé et paternel, tandis que Pierre, que cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu'il s'était trompé.

Seulement, dès le lendemain, Guillaume retomba dans sa songerie. Et l'inquiétude de Pierre recommença, lorsqu'il eut remarqué que jamais Mère-Grand, elle aussi, ne lui avait paru si muette, dans un si haut et si grave silence. N'osant agir près d'elle, il eut d'abord l'idée vaine de faire causer les trois grands fils; car ni Thomas, ni François, ni Antoine, ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ils passaient les jours chacun à sa tâche, d'une sérénité souriante, respectant, adorant le père, simplement. Vivant à son côté, ils ne lui posaient aucune question sur ses travaux, sur ses projets, trouvant que ce qu'il faisait ne pouvait être que juste et bon, prêts à le faire avec lui, sans examen, au moindre appel. Mais, évidemment, il les écartait de tout péril, il gardait pour lui tout le sacrifice, et Mère-Grand seule était sa confidente, celle qu'il consultait, qu'il écoutait peut-être. Aussi Pierre, renonçant à rien deviner par les enfants, ne se préoccupa-t-il plus que de la gravité rigide où il la voyait, surtout lorsqu'il crut avoir surpris de fréquents entretiens, entre Guillaume et elle, dans sa chambre, là-haut, près du logement de Marie. Ils s'y enfermaient, ils devaient s'y livrer à des besognes longues, pendant lesquelles la chambre semblait morte, sans un souffle.

Puis, un jour, Pierre vit Guillaume qui en sortait, avec une petite valise d'apparence fort lourde. Tout de suite, il se souvint de la confidence de son frère, cette poudre dont une livre aurait fait sauter une cathédrale, cet engin destructeur qu'il voulait donner à la France guerrière, pour lui assurer la victoire sur les autres nations, et faire d'elle ensuite l'initiatrice, la libératrice. Et il se rappela que Mère-Grand était seule avec lui dans le secret, qu'elle avait longtemps couché sur des cartouches du terrible explosif, lorsque Guillaume craignait une visite de la police. Pourquoi donc, maintenant, déménageait-il ainsi la quantité de poudre qu'il fabriquait depuis quelque temps? Un soupçon, une peur sourde lui donna la force de demander brusquement à son frère:

—Tu as donc quelque crainte, que tu ne gardes rien ici? Si des choses t'embarrassent, tu sais que tu peux tout déposer chez moi, où personne n'ira fouiller.

Etonné, Guillaume le regarda fixement.

—Oui... J'ai su que les arrestations et les perquisitions recommencent, depuis qu'ils ont guillotiné ce malheureux, dans la terreur où ils sont qu'un désespéré ne le venge. Et puis, ce n'est guère prudent de garder ici des matières d'une telle puissance de destruction. Je préfère les mettre en lieu sûr... A Neuilly, ah! non, petit frère, ce n'est pas un cadeau pour toi!

Il parlait d'un air calme, il avait eu à peine un tressaillement léger.

—Alors, reprit Pierre, tout est prêt, tu vas remettre prochainement ton engin au ministre de la Guerre?

Une hésitation parut au fond de ses yeux de franchise, il fut sur le point de mentir. Puis, tranquillement:

—Non, j'y ai renoncé. J'ai une autre idée.