Et cela était dit d'un air de décision si redoutable, que Pierre n'osa l'interroger davantage, lui demander quelle était cette autre idée. Mais, à partir de cette minute, une attente inquiète le laissa frissonnant, il sentit d'heure en heure, dans le haut silence de Mère-Grand, dans le visage de plus en plus héroïque et affranchi de Guillaume, naître là, et grandir, et déborder sur Paris entier, l'énorme et terrifiante chose.

Un après-midi que Thomas devait se rendre à l'usine Grandidier, on apprit que Toussaint, le vieil ouvrier, venait d'être frappé d'une nouvelle attaque de paralysie. Et Thomas promit de monter en passant chez le pauvre homme, qu'il estimait, pour voir si l'on ne pourrait pas lui être de quelque secours. Pierre voulut l'accompagner. Tous deux partirent, vers quatre heures.

Dans l'unique pièce que les Toussaint habitaient, où ils mangeaient et où ils couchaient, les deux visiteurs trouvèrent le mécanicien assis près de la table, sur une chaise basse, l'air foudroyé. C'était une hémiplégie, qui, en paralysant tout le côté droit, le bras et la jambe, lui avait aussi envahi la face, à ce point que la parole était abolie. Il ne poussait plus que des grognements gutturaux, incompréhensibles. La bouche se tordait à droite, tout le bon visage rond, à la peau tannée, aux yeux clairs, s'était contracté en un masque effrayant d'angoisse. L'homme était terrassé à cinquante ans, la barbe inculte et blanche comme celle d'un vieillard, les membres noueux mangés par le travail, désormais morts à toute besogne. Et les yeux seuls vivaient, faisaient le tour de la chambre, allaient de l'un à l'autre; tandis que madame Toussaint, toujours grasse, même lorsqu'elle ne mangeait pas à sa faim, restée active et de tête solide dans son malheur, s'empressait autour de lui.

—Toussaint, c'est une bonne visite, c'est monsieur Thomas qui vient te voir, avec monsieur l'abbé...

Elle se reprit tranquillement:

—Avec monsieur Pierre, son oncle... Tu vois bien qu'on ne t'abandonne pas encore.

Toussaint voulut parler, mais son effort impuissant n'amena que deux grosses larmes dans ses yeux; et il regardait les nouveaux venus d'un air d'indicible détresse, les mâchoires tremblantes.

—Ne t'émotionne donc pas, reprit la femme. Le médecin a dit que ça ne te valait rien.

En entrant, Pierre avait remarqué que deux personnes se levaient, se retiraient un peu à l'écart. Et il eut la surprise de reconnaître madame Théodore et la petite Céline, toutes les deux proprement vêtues, l'air à leur aise. Elles étaient venues voir, l'une son frère, l'autre son oncle, en apprenant l'accident, avec le bon cœur de tristes créatures qui avaient connu les pires souffrances. Maintenant, elles semblaient à l'abri de la misère noire, et Pierre se rappela ce qu'on lui avait conté, l'extraordinaire mouvement de sympathie autour de la fillette, après l'exécution du père, les dons nombreux, toute une lutte de générosité à qui l'adopterait, enfin l'adoption par un ancien ami de Salvat qui l'avait fait rentrer à l'école, en attendant de la mettre en apprentissage, pendant que madame Théodore elle-même était placée comme garde-malade, dans une maison de santé. C'était, pour elles deux, le salut.

Comme Pierre s'approchait pour embrasser la petite Céline, madame Théodore dit à celle-ci de bien remercier encore monsieur l'abbé. Elle continuait à l'appeler respectueusement ainsi.