Il se montra très bienveillant, il promit de secourir Toussaint. Mais que pouvait-il faire? Jamais il n'admettrait le principe d'une pension, parce que c'était la négation même du salariat, tel qu'il fonctionnait. Il défendait ses droits de patron très énergiquement, il répétait que l'âpreté de la concurrence le forcerait à les exercer sans aucun abandon possible, tant que le système actuel existerait. Sa fonction était de faire de bonnes affaires, honnêtement. Et il regretta que ses ouvriers n'eussent pas donné suite à leur projet d'une caisse de retraites, il laissa même entendre qu'il les pousserait à le reprendre.

Une rougeur était remontée à ses joues, sa vie de lutte quotidienne le reprenait, le remettait debout.

—Je voulais donc vous dire, à propos de notre petit moteur...

Et il causa longuement avec Thomas, pendant que Pierre attendait, le cœur bouleversé, éperdu de l'universel besoin de bonheur. Celui-ci saisissait des mots, se perdait au milieu des termes techniques. Autrefois, l'usine avait fabriqué des petits moteurs à vapeur. Mais ils semblaient condamnés par la pratique, on cherchait une autre force. L'électricité, la reine prévue de demain, n'était pas encore possible, à cause du poids des appareils qu'elle nécessitait. Et il n'y avait donc que le pétrole, avec des inconvénients si graves, que la victoire et la fortune seraient sûrement pour le constructeur qui le remplacerait par un agent de force nouveau, inconnu encore. La solution du problème était là, trouver et appliquer cette force.

—Oui, je suis pressé maintenant, dit Grandidier d'un air de grande animation. Je vous ai laissé chercher en paix, sans vous importuner de questions curieuses. Mais une solution devient nécessaire.

Thomas souriait.

—Encore un peu de patience, je crois être dans une bonne voie.

Et Grandidier leur serra la main à tous deux, puis s'en alla faire son tour accoutumé, au travers de ses ateliers en branle, tandis que, dans son silence de mort, le pavillon l'attendait, clos et frissonnant de la douleur continue, inguérissable, où il rentrait chaque jour.

Le jour baissait déjà, lorsque Pierre et Thomas, remontés sur la butte Montmartre, se dirigèrent vers le grand atelier vitré que le sculpteur Jahan s'était aménagé, pour y exécuter l'ange colossal dont il avait la commande, parmi les hangars, les ateliers, les baraquements de toutes sortes, que nécessitait l'achèvement de la basilique du Sacré-Cœur. Il y avait là de vastes terrains vagues, encombrés de matériaux, d'un chaos extraordinaire de pierres de taille, de charpentes, de machines; et, en attendant que les terrassiers vinssent faire aux alentours la toilette dernière, des tranchées restaient béantes, des escaliers rompus s'engouffraient, des portes bouchées d'une simple palissade menaient encore aux substructions de l'église.

Thomas, qui s'était arrêté devant l'atelier de Jahan, désigna du doigt une de ces portes, par où l'on descendait dans les travaux de fondation.