—Vous n'avez jamais eu l'idée de visiter les fondations de la basilique. C'est tout un monde, et rien n'est plus intéressant... Vous savez qu'ils y ont englouti des millions. Il leur a fallu aller chercher le bon sol au fond de la butte, ils ont creusé plus de quatre-vingts puits, dans lesquels ils ont coulé du béton, pour poser leur église sur ces quatre-vingts colonnes souterraines... On ne les voit pas, mais ce sont bien elles qui portent, au-dessus de Paris, ce monument d'absurdité et d'affront.

Pierre s'était approché de la palissade, s'oubliait à regarder, derrière, une porte ouverte, une sorte de palier noir, d'où s'enfonçait un escalier. Et il rêvait à ces colonnes invisibles, à toute l'énergie têtue, à toute la volonté de domination qui tenait l'édifice debout.

Thomas fut obligé de le rappeler.

—Hâtons-nous, voici le crépuscule. Nous ne pourrions plus rien voir.

Antoine devait les attendre chez Jahan, qui désirait leur montrer une maquette nouvelle. Quand ils entrèrent, les deux praticiens travaillaient encore à l'ange monumental, dont ils achevaient, en haut d'un échafaudage, de dégrossir les ailes symétriques; tandis que le sculpteur, assis sur une chaise basse, les bras à demi nus, les mains tachées de terre glaise, était absorbé dans la contemplation d'une figure haute d'un mètre, à laquelle il venait de travailler.

—Ah! c'est vous autres. Antoine vous attend depuis plus d'une demi-heure. Je crois qu'il est sorti avec Lise pour voir le soleil se coucher sur Paris. Mais ils vont revenir.

Et il retomba dans son silence, immobile, les yeux sur son œuvre.

C'était une figure de femme, nue, debout et haute, d'une majesté si auguste, dans la simplicité des lignes, qu'elle semblait géante. Sa chevelure éparse et féconde était comme les rayons de sa face, dont la souveraine beauté resplendissait, pareille au soleil. Et elle n'avait qu'un geste d'offre et d'accueil, les deux bras légèrement tendus, les mains ouvertes, pour tous les hommes.

Jahan se remit à parler lentement, dans son rêve.

—Vous vous souvenez, je voulais donner un pendant à la Fécondité que vous avez vue, les flancs solides, capables de porter un monde. Et j'avais une Charité dont je laissais sécher la terre, tellement je la sentais peu, banale, poncive... Alors, j'ai eu l'idée d'une Justice. Mais le glaive, les balances, ah! non! Ce n'était pas cette Justice-là, vêtue de la robe, coiffée de la toque, qui m'enflammait. J'étais hanté passionnément par l'autre, celle que les petits, que les souffrants attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d'ordre et de bonheur parmi nous... Et je l'ai vue ainsi, toute nue, toute simple, toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beauté, d'harmonie et de force, parce que le soleil est l'unique justice, brûlant au ciel pour tout le monde, donnant du même geste, au pauvre comme au riche, sa magnificence, sa lumière, sa chaleur, qui sont la source de toute vie... Aussi, vous la voyez, elle se donne également de ses mains tendues, elle accueille l'humanité entière, elle lui fait le cadeau de l'éternelle vie dans l'éternelle beauté. Ah! être beau, être fort, être juste, c'est tout le rêve!