Ce jour-là, une grande cérémonie devait avoir lieu à la basilique du Sacré-Cœur. Dix mille pèlerins assisteraient à une bénédiction solennelle du Saint-Sacrement. Et, en attendant quatre heures, l'heure fixée, Montmartre allait être envahi, les pentes noires de monde, les boutiques d'objets religieux assiégées, les buvettes débordantes, toute une fête foraine; tandis que la grosse cloche, la Savoyarde, sonnerait à la volée, au-dessus de ce peuple en liesse.
Comme Pierre, le matin, entrait dans le grand atelier, il vit que Guillaume et Mère-Grand s'y trouvaient seuls; et un mot qu'il entendit l'arrêta, le fit écouter, sans scrupule, caché derrière une haute bibliothèque tournante. Mère-Grand, assise à sa place habituelle, près du vitrage, travaillait. Guillaume parlait bas, debout devant elle.
—Mère, tout est prêt, c'est pour aujourd'hui.
Elle laissa tomber son ouvrage, leva les yeux, très pâle.
—Ah!... Vous êtes décidé.
—Oui, irrévocablement. A quatre heures, je serai là-bas, tout sera fini.
—C'est bien, vous êtes le maître.
Il y eut un terrible silence. La voix de Guillaume semblait venir de loin, comme déjà hors du monde. On le sentait inébranlable, tout entier à son rêve tragique, à son idée fixe de martyre, désormais cristallisée, enfoncée en plein crâne. Mère-Grand le regardait de ses pâles yeux de femme héroïque, vieillie dans la souffrance des autres, dans l'abnégation et le dévouement d'un cœur intrépide, que l'idée seule du devoir exaltait. Elle l'avait aidé à régler les moindres détails, elle savait donc son effroyable dessein; et, si la justicière qui était en elle, après tant d'iniquités vues et endurées, acceptait l'idée des expiations farouches, le monde purifié par la flamme du volcan, elle croyait trop à la nécessité d'être brave et de vivre sa vie jusqu'au bout, pour qu'elle pût jamais trouver la mort bonne et féconde.
—Mon fils, reprit-elle doucement, j'ai vu grandir votre projet, il ne m'a ni surprise ni révoltée, je l'ai admis comme la foudre, comme le feu même du ciel, d'une pureté et d'une force souveraines. A toute heure, je vous ai soutenu, j'ai voulu être votre conscience et votre volonté... Mais, une fois encore, il faut que je vous le dise: on ne déserte pas la vie.
—Mère, c'est inutile, j'ai donné ma vie, je ne puis la reprendre... Ne voulez-vous donc plus être ma volonté, comme vous le dites, celle qui doit rester et agir?