—Bah! qu'ils se dévorent! ils ne se battent guère que sur des questions de personnes, dans l'âpre ambition de régner, de disposer de l'argent et de la puissance. Mais ça n'empêche pas l'évolution de se faire, les idées de s'épandre et les événements de s'accomplir. Il y a, par-dessus, l'humanité qui marche.
Pierre fut très frappé de ces paroles, et il retomba dans ses souvenirs. L'angoissante expérience commençait, il était lancé au travers de Paris immense. Paris, c'était la cuve énorme, où toute une humanité bouillait, la meilleure et la pire, l'effroyable mixture des sorcières, des poudres précieuses mêlées à des excréments, d'où devait sortir le philtre d'amour et d'éternelle jeunesse. Et, dans cette cuve, il rencontrait d'abord l'écume du monde politique, Monferrand qui étranglait Barroux, achetant les affamés, Fonsègue, Dutheil, Chaigneux, utilisant les médiocres, Taboureau et Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire de Mège et jusqu'à l'ambition intelligente de Vignon. Puis, venait l'argent empoisonneur, cette affaire des Chemins de fer africains qui avait pourri le parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance. Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard, qu'il infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Eve disputant Gérard à sa fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane, la catin notoire, en compagnie de laquelle son père s'affichait publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec les pâles figures de madame de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était le vieil esprit militaire dont le général de Bozonnet menait les funérailles; c'était la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu faisant sa carrière à coups de procès retentissants, un Lehmann rédigeant son réquisitoire dans le cabinet du ministre dont il défendait la politique; c'était enfin la presse cupide et mensongère, vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre, la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement glouton à tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments les plus acres, d'où sortirait à grands flots purs le vin de l'avenir.
Alors, Pierre en eut conscience, de ce prodigieux travail qui s'accomplissait au fond de la cuve, sous les impuretés et sous les déchets. Son frère venait de le dire, qu'importaient, dans la politique, les tares des hommes, les mobiles d'égoïsme et de jouissance, si, de son pas lent et obstiné, l'humanité marchait toujours! Qu'importait cette bourgeoisie corrompue et défaillante, aussi moribonde à cette heure que l'aristocratie dont elle a pris la place, si, derrière elle, montait sans cesse l'inépuisable réserve d'hommes, qui surgissent du peuple des campagnes et des villes! Qu'importaient la débauche, la perversion de trop d'argent, de trop de puissance, la vie raffinée, dissolue, s'attardant aux curiosités sexuelles, puisqu'il semblait prouvé que toutes les capitales, reines du monde, n'ont régné qu'à ce prix de l'extrême civilisation, la religion de la beauté et du plaisir! Et qu'importaient même la vénalité inévitable, les fautes et les sottises de la presse, si elle était d'autre part le plus admirable instrument d'instruction, la conscience publique toujours ouverte, le fleuve qui avait beau charrier des horreurs, qui n'en marchait pas moins, qui emportait tous les peuples à la vaste mer fraternelle des siècles futurs! La lie humaine tombait au fond de la cuve, et il ne fallait pas vouloir que, visiblement, chaque jour, le bien triomphât; car souvent des années étaient nécessaires pour que, de la fermentation louche, se dégageât un espoir réalisé, dans cette opération de l'éternelle matière remise au creuset, demain refait meilleur. Et, si, au fond des usines empestées, le salariat restait une forme de l'antique esclavage, si les Toussaints mouraient toujours de misère, sur des grabats, comme des bêtes fourbues, la liberté n'en était pas moins sortie de la cuve immense, en un jour de tempête, pour prendre son vol par le monde. Et pourquoi la justice n'en sortirait-elle pas à son tour, faite de tant d'éléments troubles, se dégageant des scories, d'une limpidité enfin éclatante, et régénérant les peuples?
Mais, de nouveau, les voix de Bache et de Morin, causant avec Guillaume, s'élevèrent, tirèrent Pierre de sa rêverie. Ils parlaient de Janzen, compromis dans un deuxième attentat, à Barcelone, disparu, revenu à Paris sans doute, où Bache croyait l'avoir reconnu la veille. Une si claire intelligence, une si froide volonté, et de tels dons gaspillés pour une si exécrable cause!
—Quand je songe, dit Morin de sa voix lente, que Barthès exilé vit au fond d'une petite chambre pauvre de Bruxelles, dans le frémissant espoir que la liberté enfin régnera, lui qui n'a pas une goutte de sang aux mains et qui a passé les deux tiers de sa vie en prison, pour que les peuples soient libres!
Bache eut un léger haussement d'épaules.
—La liberté, la liberté, sans doute. Mais elle n'est rien, si on ne l'organise pas.
Et leur éternelle discussion recommença, celui-ci avec Saint-Simon et Fourier, l'autre avec Proudhon et Auguste Comte. Toute la religiosité vague de l'ancien membre de la Commune, aujourd'hui conseiller municipal, reparaissait, dans son besoin d'une foi consolante; tandis que le professeur, l'ancien garibaldien, gardait, sous sa lassitude, une rigidité scientifique, une croyance au progrès mathématique du monde.
Longuement, Bache raconta la dernière commémoration en l'honneur de la mémoire de Fourier, le groupe des disciples fidèles apportant des couronnes, prononçant des discours, une réunion touchante d'apôtres, obstinés dans leur foi, certains de l'avenir, messagers convaincus de la bonne parole nouvelle. Puis, Morin vida ses poches toujours pleines de petites brochures de propagande positiviste, des manifestes, des réponses, des questions posées et résolues, où le nom de Comte et surtout sa doctrine étaient exaltés, comme la seule base possible de la religion attendue. Alors, Pierre, qui les écoutait, se rappela leurs disputes d'autrefois, dans sa maison de Neuilly, lorsque lui-même, éperdu, en quête d'une certitude, s'efforçait de faire le bilan des idées du siècle. C'était au milieu des contradictions, des incohérences de tous ces précurseurs, qu'il avait perdu pied. Fourier avait beau être issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et, si la doctrine de celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme mystique, la doctrine de celui-là semblait aboutir à un code d'enrégimentement inacceptable. Proudhon démolissait sans rien reconstruire. Comte, qui créait la méthode et mettait la science à sa vraie place en la déclarant l'unique souveraine, ne soupçonnait même pas la crise sociale dont le flot menaçait de tout emporter, finissait en illuminé d'amour, terrassé par la femme. Et ces deux-là, aussi, entraient en lutte, se battaient contre les deux autres, à ce point de conflit et d'aveuglement général, que les vérités apportées par eux en commun, en restaient obscurcies, défigurées, méconnaissables. Mais, aujourd'hui, après la lente évolution qui l'avait transformé lui-même, voilà que ces vérités communes lui apparaissaient aveuglantes, irréfutables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables qui toujours revenaient, la défense du pauvre, l'idée d'un nouveau et juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite, la recherche surtout d'une loi du travail qui permit équitablement ce nouveau partage entre les hommes. N'était-ce donc pas, puisque tous les génies précurseurs s'entendaient si étroitement sur ces vérités communes, qu'elles étaient le fondement même de la religion de demain, la foi nécessaire que le siècle léguerait au siècle suivant, pour qu'il en fît le culte humain de paix, de solidarité et d'amour?
Un brusque saut se produisit dans les réflexions de Pierre, il se revit à la Madeleine, écoutant la fin de la conférence de monseigneur Martha sur l'esprit nouveau, qui annonçait que Paris, redevenu chrétien, allait être le maître du monde, grâce au Sacré-Cœur. Non, non! Paris ne régnait que par sa libre intelligence, c'était un mensonge de l'avoir dominé de la croix, de cette folie mystique et malpropre d'un Cœur qui saigne. Mais ils pouvaient vouloir écraser Paris sous des monuments d'orgueil et de domination, tenter d'enrayer la science au nom d'un idéal mort, dans l'espoir de remettre la main sur le prochain siècle: la science achèvera de balayer leur souveraineté ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans qu'il soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est faite, l'évangile de Jésus est un code social caduc, dont la sagesse humaine ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme tombe en poudre de toutes parts, la Rome catholique n'est plus qu'un champ de décombres, les peuples se détournent, veulent une religion qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accablé, brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle, rêvait d'un ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux, exige la justice, le bonheur sur la terre. C'est là, enfin, la nouvelle espérance, la justice, après dix-huit siècles de charité impuissante. Ah! dans mille ans, lorsque le catholicisme ne sera plus qu'une très vieille superstition morte, quelle stupeur que les ancêtres aient pu supporter cette religion de torture et de néant! Un Dieu bourreau, l'homme châtré, menacé, supplicié, la nature ennemie, la vie maudite, la mort seule douce et libératrice! Pendant deux mille ans, la marche en avant de l'humanité aura eu pour entraves cette odieuse idée d'arracher de l'homme tout ce qu'il a d'humain, les désirs, les passions, la libre intelligence, la volonté et l'acte, toute sa puissance. Et quel réveil joyeux, lorsque la virginité sera méprisée, lorsque la fécondité redeviendra une vertu, dans l'hosanna des forces naturelles libérées, les désirs honorés, les passions utilisées, le travail exalté, la vie aimée, enfantant l'éternelle création de l'amour!