Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Pierre se souvenait de ce cri qui lui était échappé à Lourdes, qu'il avait répété à Rome, devant l'effondrement du vieux catholicisme. Mais il n'y mettait plus la même hâte fiévreuse, la puérile et maladive obstination à vouloir que, sur l'heure, un Dieu nouveau se révélât, un idéal se créât de toutes pièces, avec ses dogmes et son culte. Certes, le divin semblait nécessaire à l'homme comme le pain et l'eau, toujours l'homme s'y était rejeté, affamé du mystère, semblant n'avoir d'autre consolation que de s'anéantir dans l'inconnu. Mais qui pourrait dire que la science, un jour, n'étanchera pas cette soif de l'au-delà? Si elle est la vérité conquise, elle est aussi, et elle sera toujours la vérité à conquérir. Devant elle, ne restera-t-il pas sans cesse une marge pour le désir de savoir, l'hypothèse qui n'est que de l'idéal? Puis, ce besoin du divin, n'est-ce pas simplement le besoin de voir Dieu? et si la science contente de plus en plus ce désir de tout savoir et de tout pouvoir, ne croit-on pas qu'il s'apaisera, qu'il finira par se confondre avec l'amour de la vérité satisfaite? Une religion de la science, c'est le dénouement marqué, certain, inévitable, de la longue marche de l'humanité vers la connaissance. Cette dernière y arrivera comme au port naturel, à la paix mise enfin dans la certitude, lorsqu'elle aura passé par toutes les ignorances et tous les effrois. Et déjà cette religion ne s'indiquait-elle pas, l'idée de dualité, de Dieu et de l'univers, écartée, l'idée de l'unité, du monisme, de plus en plus évidente, l'unité entraînant la solidarité, la loi unique de vie découlant, par l'évolution, du premier point de l'éther qui s'est condensé pour créer le monde? Mais, si des précurseurs, des savants, des philosophes, Darwin, Fourier et les autres, ont semé la religion de demain, en confiant au vent qui passe la bonne parole, que de siècles il faudra sans doute pour que la moisson lève! On oublie toujours que le catholicisme a mis quatre siècles à se former, à germer en un long travail souterrain, avant de croître, de régner au plein soleil. Qu'on donne donc des siècles à cette religion de la science, dont la sourde poussée s'annonce de toutes parts, et l'on verra se constituer en un nouvel Evangile les admirables idées d'un Fourier, le désir redevenu le levier qui soulève le monde, le travail accepté par tous, honoré, réglé comme le mécanisme même de la vie naturelle et sociale, les énergies passionnelles de l'homme excitées, contentées, utilisées enfin pour le bonheur humain! L'universel cri de justice, dont la clameur de plus en plus haute monte du grand muet, du peuple si longtemps dupé et dévoré, n'est qu'un cri vers ce bonheur où tendent les êtres, la satisfaction complète des besoins, la vie vécue pour elle, dans la paix, dans l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies. Les temps viendront où ce royaume de Dieu sera sur la terre, et que l'autre paradis menteur soit donc fermé, même si les pauvres d'esprit doivent un moment souffrir de cette mort de leur illusion, car c'est là une nécessité brave que d'opérer cruellement les aveugles, pour les arracher à leur misère, à la longue nuit affreuse de leur ignorance!
Pierre, tout d'un coup, fut inondé d'une joie immense. Un petit cri d'enfant, le cri d'éveil de Jean, son fils, venait de le tirer de sa rêverie; et la brusque pensée l'avait envahi que, lui, à cette heure, était sauvé, hors du mensonge et de l'effroi, rentré dans la bonne et saine nature. Quel frisson à se dire qu'il s'était cru perdu, rayé de la vie, tombé au néant du Dieu bourreau, et qu'un prodige d'amour l'en avait tiré, puissant encore, malgré sa crainte du stigmate indélébile, puisque ce cher enfant était là, si fort, si rieur, né de lui. La vie avait enfanté de la vie, la vérité éclatait, triomphante comme le soleil. C'était la troisième expérience faite avec Paris, et celle-ci concluait, n'était pas comme les deux premières, avec Lourdes, puis avec Rome, un avortement misérable, plus de ténèbres et plus de douleur. D'abord, la loi du travail s'était révélée à lui, Pierre s'était imposé une tâche, la plus humble, ce métier manuel si tardivement appris, mais une tâche à laquelle il ne manquerait pas un jour, qui lui donnerait la sérénité du rôle accepté, du devoir accompli, car la vie elle-même n'était que du travail, le monde n'existait que par l'effort. Ensuite, il avait aimé, et son salut s'était fait par la femme et par l'enfant. Ah! quel long détour, pour en arriver à ce dénouement si naturel, si simple! comme il avait souffert, que d'erreurs et que de colères il avait remuées, avant de faire bonnement ce que tous les hommes doivent faire! Cette tendresse éperdue, aux prises avec sa raison, cette tendresse qui avait saigné des absurdités de la grotte miraculeuse, que l'orgueilleuse caducité du Vatican avait ensanglantée à son tour, se contentait enfin chez l'époux et chez le père, chez l'homme confiant dans le travail, selon la juste loi de la vie. Et de là la vérité indiscutable, la solution du bonheur dans la certitude.
Mais Bache et Théophile Morin étaient partis, avec leurs poignées de main habituelles, en promettant de revenir causer un soir, tranquilles apôtres convaincus du lointain avenir. Et, comme Jean criait plus fort, Marie le prit dans ses bras, dégrafa son corsage pour lui donner à téter.
—Oh! le mignon, c'est son heure, il n'oublie pas, lui!... Pierre, vois donc, je crois qu'il a grossi encore, depuis hier.
Elle riait, et Pierre s'approcha, riant aussi, pour baiser l'enfant. Puis, il baisa la mère, saisi d'un invincible attendrissement, à voir ce petit être si rose et si goulu, sur cette gorge de femme, si belle, gonflée de lait. Toute une bonne odeur de fécondité heureuse en montait à son visage, qui le grisait de la joie de vivre.
—Mais il va te manger, dit-il gaiement. Comme il tire!
—Oh! il me mord bien un peu. Mais c'est plus gentil, ça prouve qu'il profite.
Alors, Mère-Grand, la sérieuse, la silencieuse, se mit à causer, le visage éclairé d'un sourire.
—Vous savez que je l'ai pesé, ce matin. Il a encore gagné cent grammes. Et le cher amour, si vous aviez vu comme il était sage! Ce sera un petit monsieur très intelligent, très raisonnable, ainsi que je les aime. Quand il aura cinq ans, ce sera moi qui lui apprendrai ses lettres, et à quinze ans, s'il veut, je lui dirai comment on devient un homme... N'est-ce pas, Thomas? n'est-ce pas, Antoine, et toi, François?
Les trois grands fils, levant la tête, égayés, approuvèrent du geste, reconnaissants des leçons héroïques qu'elle leur avait données, ne semblant pas mettre en doute qu'elle vécût vingt ans encore, pour les donner à Jean comme à eux-mêmes.