Pierre était resté devant Marie, dans le ravissement de leur amour, lorsqu'il sentit, derrière lui, Guillaume lui poser les deux mains sur les épaules. Il se retourna, il le trouva rayonnant lui aussi, bien heureux de les voir si heureux. Et cela doubla son bonheur, cette certitude que son frère était guéri, qu'il n'y avait plus, dans la maison laborieuse, que de la santé et de l'espoir.

—Ah! petit frère, dit Guillaume doucement, te souviens-tu, quand je te disais que tu souffrais uniquement du combat de ton cœur contre ta raison, et que tu retrouverais la tranquillité, lorsque tu aimerais ce que tu comprendrais? Il te fallait réconcilier en toi notre mère et notre père, dont la querelle, le douloureux malentendu continuait au delà de la tombe; et c'est fait, les voilà enfin qui dorment en paix, dans ton être pacifié.

Ces paroles bouleversèrent Pierre d'émotion. Une joie enflamma son visage, désormais si clair, si énergique. Et il avait bien toujours son front en forme de tour, l'inexpugnable forteresse de la raison qu'il tenait de son père, ainsi que le menton tendre, la bouche et les yeux de bonté, que lui avait donnés sa mère; mais l'ensemble de la physionomie s'était enfin mêlé, fondu en une harmonie heureuse, d'une sérénité forte. Ses deux premières expériences avortées, c'étaient en lui des crises de la mère, cette tendresse pleurante, éperdue de ne pouvoir se rassasier; et la troisième ne venait d'aboutir au bonheur, que parce qu'il avait contenté dans la femme, dans l'enfant, dans la vie laborieuse et féconde, cette ardente faim d'aimer, tout en obéissant à la souveraineté de la raison, au père qui parlait si haut en lui. La raison restait la reine. S'il n'avait jamais souffert que des combats qu'elle livrait à son cœur, il était tout l'homme, en lutte sans cesse avec son intelligence et avec sa passion. Et quelle paix de les avoir réconciliées, de les satisfaire ensemble, de se sentir complet, normal et puissant, tel que le grand chêne qui pousse en liberté et dont les branches à l'infini dominent la forêt!

—Tu as fait là, continua tendrement Guillaume, une belle et bonne œuvre, pour toi, pour nous tous, pour les chers parents, dont les ombres apaisées et réunies sont maintenant si tranquilles, dans la petite maison de notre enfance. J'y songe souvent, à notre chère maison de Neuilly, que la vieille Sophie nous garde, et je m'imagine que, dans l'ombre du grand cabinet de travail, les morts bien-aimés se reposent délicieusement et nous attendent. Quelle paix pour eux que cette petite maison déserte! Et, si je vous ai voulus ici par égoïsme, désireux de mettre du bonheur autour de moi, il faudra que ton Jean aille un jour l'habiter, pour lui rendre toute une jeunesse.

Pierre, à son tour, avait pris les deux mains de son frère. Et, son regard dans le sien:

—Tu es heureux?

—Oui, heureux, très heureux, plus heureux que je ne l'ai jamais été, heureux de t'aimer comme je t'aime, heureux d'être aimé de toi comme personne ne saurait m'aimer.

Leurs cœurs s'unirent dans cette ardente affection fraternelle, la plus entière, la plus héroïque qui puisse fondre un homme dans un autre. Et ils s'embrassèrent, pendant que, son enfant au sein, Marie, si gaie, si bien portante, si loyale, les regardait et souriait, avec de grosses larmes dans les yeux.

Mais Thomas, après la toilette dernière qu'il faisait au moteur, venait enfin de le mettre en marche. C'était un prodige de légèreté et de force, pesant un poids nul pour l'extrême énergie qu'il développait. Le fonctionnement en était d'une douceur parfaite, sans bruit, sans odeur. Et toute la famille, ravie, l'entourait, lorsqu'une visite vint à propos, le savant et amical Bertheroy, que Guillaume attendait, l'ayant justement prié de monter voir fonctionner le moteur.

Tout de suite, le grand chimiste se récria d'admiration, et quand il eut examiné le mécanisme, quand il eut compris surtout l'application de l'explosif comme source de force, une des idées qu'il préconisait depuis longtemps, il félicita Guillaume et Thomas avec enthousiasme.