—C'est une merveille que vous avez créée là, et l'emploi va en être d'une portée sociale et humaine incalculable. Oui, oui! en attendant le moteur électrique qu'on ne tient pas encore, voilà le moteur idéal, la traction mécanique trouvée pour tous les véhicules, la navigation aérienne désormais possible, le problème de la force à domicile résolu définitivement. Et quel nouveau pas de géant, quel progrès brusque, les distances rapprochées encore, toutes les voies ouvertes, les hommes fraternisant enfin!... Un grand bienfait, un beau cadeau, mes braves amis, que vous faites là au monde!
Puis, il plaisanta sur l'explosif nouveau, d'une si terrible puissance, qu'il avait deviné, dont la découverte aboutissait à cette bienfaisante application.
—Et moi, Guillaume, qui croyais, avec toutes vos cachotteries d'inventeur, que vous me cachiez la formule de votre poudre, dans l'idée de faire sauter Paris!
Guillaume devint grave. Il avoua, un peu pâle.
—J'en ai eu l'idée un instant.
Mais Bertheroy continua de rire, en affectant de voir là une boutade, malgré le petit froid qu'il avait senti passer dans ses cheveux.
—Eh bien! mon ami, vous avez mieux fait de doter l'humanité de cette merveille, ce qui n'a pas dû être commode ni sans danger. Voilà donc une poudre qui devait exterminer les gens, et qui va simplement augmenter leur bien-être. Les choses finissent toujours bien, c'est ce que je me lasse à répéter.
Alors, devant cette bonhomie supérieure et tolérante, Guillaume s'attendrit. C'était vrai, ce qui devait détruire servait au progrès, le volcan domestiqué devenait du travail, de la paix, de la civilisation. Il avait même abandonné son engin de bataille et de victoire, il s'était satisfait dans cette découverte dernière, la fatigue des hommes soulagée, leur labeur réduit à l'effort nécessaire et suffisant. Il voyait là un peu plus de justice, toute la justice qu'il avait pu faire pour sa part. Et, lorsque, en se tournant, il apercevait la basilique du Sacré-Cœur, par la baie vitrée, il ne s'expliquait pas la contagion de démence qui l'avait un instant envahi, pour qu'il eût rêvé de destruction imbécile, inutile. Un souffle mauvais avait passé, né de la misère, des ferments épars de colère et de vengeance. Mais quel aveuglement de croire que la destruction, que l'assassinat puisse être un acte fécond, ensemençant le sol d'une heureuse et large récolte! On arrive tout de suite au bout de la violence, et elle, n'est bonne qu'à exaspérer le sentiment de solidarité, même chez ceux pour qui l'on tue. Le peuple, la grande foule se révolte contre l'isolé qui croit faire justice. Le volcan, oui! mais le volcan, c'est toute la croûte terrestre, c'est toute la masse populaire qui se soulève, sous l'irrésistible poussée de la flamme intérieure, pour dresser des alpes, pour refaire une société libre. Et quels que soient l'héroïsme de leur folie, leur soif contagieuse du martyre, les assassins ne sont jamais que des assassins, dont l'action est une semence d'horreur. S'ils renaissaient de leur sang, si Victor Mathis avait vengé Salvat, il l'avait tué aussi, dans l'universel cri de réprobation, soulevé par son nouvel attentat, plus monstrueux et plus inutile encore.
D'un geste, Guillaume, riant à son tour, dit son absolue guérison.
—Tout finit bien, vous avez raison, puisque tout va quand même à la vérité et à la justice. Seulement, il faut parfois des mille ans... Quant à moi, je vais simplement mettre l'explosif nouveau dans le commerce, pour que ceux qui en obtiendront l'autorisation, s'enrichissent en le fabriquant. Il est désormais à tous... Et je renonce à révolutionner le monde.